Nous sommes le 17/07/2018 et il est 04h11 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Mission prophétique de la vie religieuse, dans l'Eglise-Famille en Afrique

(Retraite annuelle - Maroua 24 juillet – 1er août 2000 - jb musumbi, omi) -


Chapelle Grand Séminaire Saint Augustin Maroua

Introduction

Que cherchez-vous ? (Jean 1, 38)

De tout cœur je remercie chacune et chacun de vous, spécialement sœur Elisabeth Arhuro, de m'avoir invité à animer cette retraite, dans le cadre de l'année jubilaire. Tout en exprimant ma gratitude pour cette marque de confiance, je me demande si je serai à la hauteur de vos attentes. Je m'ouvre à l'Esprit de Dieu pour qu'il nous apprenne à prier et nous guide vers la Vérité tout entière.

Le prophétisme de la vie religieuse, dans l'Église-Famille. Tel est le thème qui m'a été proposé pour ce temps fort de prière personnelle et communautaire, temps de réflexion et de renouvellement. Je l'ai reformulé de la manière suivante : Mission prophétique de la vie religieuse, dans l'Eglise-Famille en Afrique. Je pense qu'il est important de préciser qu'il s'agit de la vie consacrée religieuse vécue en Afrique et non pas de celle vécue ailleurs. L'idéal est certainement le même mais les réalités et les conditions de vie diffèrent d'un milieu à l'autre.

Quant à l'importance et aux domaines de ce thème de réflexion, les précisions nous viennent du n° 85 de l'Exhortation Apostolique post-synodale Vita Consecrata de Jean-Paul II, document source essentielle de nos entretiens.

"Notre monde, dans lequel les traces de Dieu semblent souvent perdues de vue, éprouve l'urgent besoin d'un témoignage prophétique fort de la part des personnes consacrées. Ce témoignage portera d'abord sur l'affirmation du primat de Dieu et des biens à venir, telle qu'elle se révèle dans la sequela Christi et dans l'imitation du Christ chaste, pauvre et obéissant, totalement consacré à la gloire de son Père et à l'amour de ses frères et de ses sœurs. La vie fraternelle elle-même est une prophétie en acte dans une société qui parfois à son insu, aspire profondément à une fraternité sans frontière. La fidélité à leur charisme amène les personnes consacrées à offrir partout leur témoignage avec la franchise du prophète qui ne craint pas d'aller jusqu'à risquer sa vie".

Et puisqu'il s'agit du prophétisme de la vocation baptismale, j'ai envie de vous parler de manière concrète et simple. Malheureusement, je connais trop peu l'Afrique-noire, moins encore le Cameroun, votre terre de mission. En outre, il n'existe pas de vie religieuse en soi, ou de vie religieuse "tout court". Il y a vie religieuse pour tel ou tel institut religieux. Autrement dit, autant de charismes religieux autant de manières propres de répondre aux appels divins. Voilà mon malaise. Mais la vocation religieuse est d'abord unification en tant que "don divin que l'Eglise a reçu de son Seigneur et qu'elle conserve toujours avec sa grâce" (LG 43 a). Fort de cet argument, je me contenterai de vous livrer mes humbles convictions personnelles, fondées sur l'Évangile qui nous unit, sans prétention de suggérer des recettes prophétiques aux signes des temps.

De fait, Jésus Christ est le même Hier, Aujourd'hui et à Jamais. Nous sommes là au cœur même du "logo" officiel du Jubilé l'an 2000, lequel se présente à nous comme une mise "en état de marche". La marche vers le progrès ou l'amélioration, vers plus de justice et de paix, vers une solide conversion, bref la marche vers la sainteté, conformément à la recommandation de Jésus : "Vous donc, vous serez parfaits comme votre Père céleste est parfait" (Mt 5, 47).

En effet, "le premier prophétisme d'une famille religieuse, si missionnaire qu'elle soit, sera toujours celui de la qualité de son être et de la sainteté de ses membres. L'Église a besoin de notre action, elle a encore plus besoin de notre sainteté"[1]. Dans l'aujourd'hui du monde sécularisé, c'est la qualité de l'être personnel qui fait de nous des missionnaires authentiques, des témoins de la Transcendance et des guides spirituels de nos frères et sœurs.

Le récit des disciples qui entendirent Jean Baptiste et suivirent Jésus nous aide à redécouvrir notre vocation spécifique. A l'instar de Jean le Baptiste, nous voulons être de ceux qui connaissent Jésus et qui savent guider les autres vers lui, capables de susciter la soif de Dieu dans le cœur des autres. Pour y arriver, il nous faut renaître en réexaminant les motivations de notre engagement dans la vie consacrée et la qualité même de notre expérience de Dieu.

Certes, le Dieu révélé par Jésus Christ est un Dieu d'expérience. Toute la Bible l'atteste. Dieu se donne réellement à l'homme dans une expérience qui provoque la conversion réelle personnelle à Dieu et transforme la vie. "Le Seigneur, venu nous rencontrer, nous appelle à être disciple, exige que nous nous laissions imprégner de cette rencontre, que nous vivions de cette vie nouvelle qu'il a présentée à notre cœur"[2]. Nombreux sont ceux qui en font l'expérience, c'est-à-dire prennent conscience de la réalité divine en eux. Très peu cependant s'expriment aisément sur la rencontre de Dieu. Voilà qui compromet notre mission prophétique. Alors, que cherchez-vous ?

Concrètement, "les urgences de la mission doivent nous rendre audacieux pour ouvrir des voies nouvelles à l'évangélisation", pour opérer de nouveaux choix missionnaires. Pour répondre à cette invitation, le défi majeur est d'affronter ensemble le monde qui vient, en nous accueillant les uns les autres dans notre différence. Église-Famille, c'est faire attention à la vie des hommes et des femmes d'aujourd'hui; c'est accueillir les singularités de chacun dans le respect de la diversité. Il ne s'agit pas seulement de s'accepter ou de se tolérer les uns les autres, l'enjeu est plutôt de se reconnaître et de voir la richesse de la différence[3].

En somme, notre retraite se veut être un regard critique, critique constructive sur le registre de l'unité, une réflexion sur de nouvelles manières d'être une réponse efficace aux signes des temps. Notre prophétisme dans l'aujourd'hui de l'Afrique, c'est essentiellement la redécouverte de l'identité religieuse, qui consiste à aimer, servir et témoigner. Ces trois verbes bien conjugués font de la personne consacrée un signe d'espérance pour l'Église et pour le monde.

Je souhaite que nous passions ce temps fort de prière en personnes ressuscitées réellement avec le Christ, càd que nous mettions en lui notre confiance, que nous passions d'une existence égoïste à une existence pleine d'amour pour Dieu et pour le prochain ! Afin d'être touchés par Jésus-Christ, laissons venir le silence, le silence qui ne s'obtient que grâce à l'oubli de soi, à la maîtrise des soucis obsédants. Dès ce soir Dieu nous redit : "Voici, je me tiens à la porte et je frappe; si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, j'entrerai chez lui pour souper, moi près de lui et lui près de moi" (Apoc 3, 20).

En toute sincérité, à quoi dois-tu renoncer dès ce soir, pour entendre la voix du Seigneur et pour lui ouvrir la porte de ton cœur ?

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Jour 1
Vocation prophétique
Méditation : Luc 24, 13-35

1. Mission avant tout spirituelle

"La mission, en effet, avant de se caractériser par les œuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel. Voilà le défi, voilà le but premier de la vie consacrée ! Plus on se laisse configurer au Christ, plus on le rend présent et agissant dans le monde pour le salut des hommes" (VC 72).

La personne consacrée, on le sait, est par essence celle qui aime Dieu et le prochain, qui sert et témoigne. Sa vocation n'aurait pas de sens en dehors de cette triple dimension. Plusieurs aspects caractérisent sa dimension de service. Pendant cette retraite je développerai successivement le service du témoignage et de l'évangélisation, le service de la promotion humaine et chrétienne, et le service de la prophétie.

Il convient de commencer par examiner ce dernier service. Il constitue l'objet même de notre réflexion. Chose évidente, "le prophétisme est inhérent à la vie consacrée comme telle, du fait qu'il engage radicalement dans la sequela Christi et il appelle donc à s'investir dans la mission qui la caractérise" (VC 84).

Spécificité du prophétisme

Pour bien saisir notre mission prophétique, nous devons nous référer à la source de la Théologie qu'est l'Écriture Sainte. Dans son article : "Le prophétisme dans l'Écriture et dans l'Église d'aujourd'hui", le P. Philippe Bacq[4] nous aide à saisir la spécificité du prophétisme biblique.

Substantiellement, la dynamique des premiers prophètes de l'Ancienne Alliance est celle de la promesse de Yahvé face au péché de l'histoire. "Le Yahviste, le théologien le plus ancien développe une théologie de la promesse : à l'intérieur même du péché de l'histoire, Dieu promet une descendance qui détruira le mal". Le péché existe encore chez nous : la violence, le meurtre, le mensonge, l'injustice, etc. Tandis que les grands prophètes "nous rappellent la nécessité d'être fidèle aux exigences de l'Alliance que Yahvé veut conclure avec son peuple. Tel est le travail d'Isaïe, de Jérémie, d'Ezéchiel, d'Amos et d'Osée. Dans ce contexte, les prophètes sont dans leur personne, leur vocation et leur mission, des signes de l'Alliance entre Dieu et son peuple".

On devient prophète par appel de Dieu, ou mieux par vocation. Comme serviteur de la Parole, le prophète reçoit une expérience particulièrement vive, marquante de la grandeur de Yahvé. D'où la nécessité d'une expérience de Dieu dans la prière. Yahvé appelle le prophète pour l'envoyer toujours vers son peuple. Ainsi, le prophète pourra parler avec une particulière liberté aux personnes de son époque. Il dira dans une souveraine liberté la Parole de Dieu, Parole adaptée à une époque et à une situation politique et économique déterminée.

Dans la vie politique. Les rois ont tendance à nouer des relations avec les puissants de ce monde. Les prophètes y voient un manque de confiance avec Yahvé. Comment l'homme peut-il mettre confiance en l'homme ? Dans la vie sociale et économique de leur temps. Les puissants de ce monde ont tendance à tenir le peuple de Dieu dans la servitude et dans l'esclavage. Pensons à ceux qui ne peuvent manger à leur faim, pas droit à la parole, soumis à des systèmes économiques injustes leur retirant leur dignité d'enfant de Dieu. Le prophète proclame la dignité de tout enfant de Dieu. La parole du prophète stigmatise l'injustice structurelle qui aujourd'hui encore tient notre monde dans l'esclavage et la servitude. Les prophètes dénoncent aussi le mensonge dans la vie religieuse de leur peuple.

La Nouvelle Alliance présente Jésus comme Roi et Prophète. Ses paroles résonnent d'une façon toute nouvelle. En effet, Jésus rassemble et libère. Il libère en nous donnant un cœur de fils et de frère, en nous rendant frères et sœurs, membres de son corps, par le don de l'Esprit. Cette liberté doit devenir liberté jusque dans les structures de notre monde. Par l'Esprit nous sommes désormais frères, nous sommes fils de Dieu. Jésus fonde une communauté prophétique, une nouvelle parenté basée non pas sur le sang mais sur la fraternité divine. Par un appel particulier, Il envoie pour témoigner de la justice, pour témoigner d'un autre type d'autorité. Sous cet angle, les religieux et les religieuses sont des signes prophétiques qui disent à tout chrétien et à toute chrétienne ce qu'est la vocation de chrétien dans le monde.

Quelle doit être notre mission prophétique aujourd'hui ? Nous trouvons des éléments de réponse au n° 84 de l'Exhortation Vita Consecrata. Le Souverain Pontife se réfère à la personne d'Élie, reconnue par la tradition patristique comme prophète audacieux et ami de Dieu, "passionné pour le Seigneur, le Dieu des puissances" (1 R 19, 10), qui vivait en présence de Dieu et contemplait son passage dans le silence, qui intercédait pour le peuple et proclamait la volonté divine avec courage (cf. IR 18-19).

Il s'ensuit que "la véritable prophétie naît de Dieu, de l'amitié avec lui, de l'écoute attentive de sa Parole dans les diverses étapes de l'histoire. Le prophète sent brûler dans son cœur la passion pour la sainteté de Dieu et, après avoir accueilli sa parole dans le dialogue de la prière, il la proclame par sa vie, ses lèvres et ses gestes, se faisant le héraut de Dieu contre le mal et le péché".

En outre, "le témoignage prophétique exige une recherche permanente et passionnée de la volonté de Dieu, une communion ecclésiale indispensable et généreuse, l'exercice du discernement spirituel, l'amour de la vérité. Il s'exprime aussi par la dénonciation de ce qui est contraire à la volonté divine et par l'exploration de voies nouvelles pour mettre en pratique l'Évangile dans l'histoire, en vue du Royaume de Dieu".

"Les urgences de la mission doivent nous rendre audacieux pour ouvrir des voies nouvelles à l'évangélisation... N'ayons pas peur d'inventer de nouveaux moyens pour de nouveaux besoins... Aussi l'engagement pour la justice et la paix est-il essentiel pour tous les religieux... Évangéliser les pauvres exige non seulement de rester à l'hôpital pour soigner les blessés, mais de sortir sur les "champs de bataille", aller jusqu'aux sources de la souffrance"[5].

C'est dire que la contribution de la VR à la mission prophétique de l'Église, disons-le avec Sr Silvia, consiste à être un signe eschatologique, pour les hommes d'aujourd'hui, par un type de vie et de service témoignant de l'Évangile, une conception plus incarnée et plus dynamique de l'eschatologie[6].

Le signe que la VR est appelée à donner devrait répondre à cette double perspective de l'incarnation et de l'eschatologie: être l'expression d'un "déjà" expérimenté, sur lequel se fonde notre espérance, et d'un "pas encore" qui nous laisse insatisfaits et nous pousse à aller de l'avant. C'est la fidélité aux besoins des hommes et la fidélité au Dieu transcendant.

Dans cette logique d'incarnation-eschatologie la VR doit avoir la sensibilité pour la libération de l'homme à tous les niveaux; cette sensibilité conduit à une préférence effective pour les plus pauvres et les marginalisés et à une disponibilité spéciale pour se porter là où les valeurs évangéliques ont été abandonnées et où se construit un monde qui ignore dans la pratique le plan de Dieu et ne tient pas compte de la dignité suprême de l'homme et de la femme.

La mission prophétique de dénonciation et d'annonce selon l'Évangile requiert une révision constante du style de vie personnelle : plus qu'avec des paroles, il est nécessaire de prouver par la vie que les valeurs de justice et de liberté, de miséricorde et de pardon, de pauvreté et de douceur, constituent ce que nous devons vivre comme Église.

C'est à cette condition seulement que nous pouvons être fidèles à la mission qui nous est rappelée avec tant de force dans Evangelica Testificatio face aux besoins du monde d'aujourd'hui : "... il faut que vos yeux s'ouvrent tout grands sur les besoins des hommes, leurs problèmes, leurs recherches, témoignant parmi eux, dans la prière et dans l'action, de la force de la Bonne Nouvelle d'amour, de justice et de paix. L'aspiration de l'humanité à une vie plus fraternelle entre personnes et entre nations exige avant tout \me transformation des mœurs, des mentalités et des cœurs. Cette tâche, qui est celle de tout le Peuple de Dieu, est la vôtre à un titre particulier. Comment la remplir sans ce goût de l'absolu, qui est le fruit d'une certaine expérience de Dieu?" (ET 52).

le Question d'approfondissement personnel :
En quoi ta vie est-elle un témoignage prophétique ?

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2. L'expérience de Dieu

La méditation de la Parole de Dieu et des mystères du Christ en particulier, comme l'enseigne la tradition spirituelle, est à l'origine de l'intensité de la contemplation et de l'ardeur dans l'action apostolique. Dans la vie religieuse contemplative comme dans la vie apostolique, ce sont toujours des hommes et des femmes de prière qui ont réalisé de grandes œuvres, en étant des interprètes authentiques de la volonté de Dieu et en la mettant en pratique. De la fréquentation de la Parole de Dieu, ils ont reçu la lumière pour le discernement individuel et communautaire qui les a aidés à chercher les voies du Seigneur dans les signes des temps" (VC 94).

Les conditions qui garantissent l'authenticité de cette mission prophétique se réfèrent surtout à l'expérience de Dieu, à la relation avec le monde, et à la manière de considérer les événements qui font avancer l'histoire. Je voudrais m'arrêter à l'expérience de Dieu. "La plupart des chrétiens s'attendent à ce que leurs prêtres (pasteurs) ne soient pas seulement de bons chrétiens, mais que d'une manière ou d'une autre ils soient plus proches de Dieu" (Heribert MULHEN).

Dieu fait route avec nous

Notre passage sur cette terre ressemble beaucoup à l'expérience des disciples d'Emmaüs. "Or, nous dit l'Écriture, comme ils parlaient et discutaient ensemble, Jésus lui-même les rejoignit et fit route avec eux" (Luc 24, 15)[7]. Celui que les témoins de la résurrection "déclarent vivant" fait route avec nous au milieu de nos désespoirs, de nos angoisses et de nos illusions d'aujourd'hui. Et quand nous avons découvert la joie de l'écouter profondément, de marcher en sa compagnie et de demeurer avec Lui, l'Esprit de Dieu fait naître en nous la mission, le devoir impérieux de l'annoncer à d'autres.

La rencontre est tellement merveilleuse que la personne qui en fait l'expérience n'ose la garder pour soi. Son cœur brûle du désir ardent de faire connaître l'amour, de rendre témoignage à la vérité bien qu'en des termes imprécis. Ainsi André dira à son frère Simon : "Nous avons vu le Messie" (Jn 1, 41), Philippe à Nathanaël : "Celui de qui il est écrit dans la loi de Moïse et dans les prophètes, nous l'avons trouvé; c’est Jésus, le fils de Joseph, de Nazareth " (Jn 1, 45), la Samaritaine aux gens de son village : "Venez donc voir un homme qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-il pas le Christ ?" (Jn 4, 29) et les disciples d'Emmaüs aux Onze et leurs compagnons, en dépit de la nuit et des fatigues de la route (cf. Le 24, 33 s). Il a fallu certainement une force spéciale pour que les disciples témoins de la transfiguration du Christ restent fidèles à la consigne "Ne dites mot à personne de ce qui s'est fait voir de vous, jusqu 'à ce que le Fils de l'homme soit ressuscité des morts " (Mt l7,9).

Les religieux et les religieuses sont appelés à faire l'expérience de Dieu. Le manque de charité dans nos communautés, les querelle et les divisions entre nous, le contre-témoignage, l'hypocrisie, le mensonge, la soif de pouvoir, bref le manque de sérieux chez les personnes consacrées est dû au manque d'expérience personnelle de Dieu.

Écoutons le témoignage d'un prêtre (voir témoignage d'un Prêtre)[8]

Signification

En spiritualité, l'expérience de Dieu n'est pas à confondre avec l'expérimentation de type scientifique ou professionnel. Elle se comprend mieux dans son rapport avec la vocation baptismale chrétienne. Le chrétien authentique est la personne convertie, qui ne se contente pas uniquement de l'éducation inculquée, mais qui est capable de décision personnelle pour le Christ, qui sait faire le don personnel de soi au Christ.

Selon Mülhen, en effet, "conformément au Nouveau Testament tu deviens chrétien d'une manière tout à fait décisive et en dernière analyse seulement par la conversion personnelle au Christ et par l'expérience de sa présence réelle dans ta vie"[9]. Dans cette optique, ainsi qu'on peut s'en convaincre, l'expérience de Dieu se conçoit comme une connaissance en raison d'une rencontre personnelle, comme l'exprime si bien le saint homme Job : "Je ne te connaissais que par ouï-dire, maintenant, mes yeux t'ont vu" (Job 42, 5).

L'expérience de Dieu exige des temps forts de contemplation : une contemplation qui actualise en nous le sens transcendantal de la consécration, l'expérience d'être saisi par Dieu; une contemplation qui nous fait adopter le point de vue du Dieu Trinité qui non seulement contemple le monde avec amour, mais aussi s'engage dans un projet de salut.

L'expérience de Dieu est comme l'expérience fondatrice de notre vocation; d'elle provient l'orientation actuelle de notre vie et c'est en elle que notre vie doit puiser la nourriture de son dynamisme. Il faut penser aux diverses rencontres des disciples avec Jésus. Ici l'expérience est la force secrète de leur mission, la motivation permanente de leur fidélité, la source de la liberté intérieure qui leur a permis de s'ouvrir aux exigences du chemin choisi.

Somme toute, l'expérience de Dieu est liée aux verbes entendre et voir. Quand vint l'heure de justifier ce message, Jean nous communique ce qu'il a vu et entendu du Verbe de Dieu : "Ce qui était dès le commencement, ce que nous avons entendu, ce que nous avons vu de nos yeux, ce que nous avons contemplé et que nos mains ont touché... nous vous l'annonçons" (1 Jn 1, 1); Pierre affirme avec vigueur qu'il a été témoin de ce qu'il prêche et qu'il a entendu la voix du Père quand il était avec Jésus sur le Thabor : "Dieu l'a ressuscité et il lui a donné de manifester sa présence, non pas au peuple en général, mais bien à nous qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d'entre les morts" (Act 10, 41); "Ce n'est pas en nous mettant à la traîne de fables sophistiquées que nous vous avons fait connaître la venue puissante de notre Seigneur Jésus Christ, mais pour l'avoir vu de nos yeux dans tout son éclat" (2 P 1, 16); Paul ne veut rien savoir ni communiquer sinon Jésus Christ pour qui il a accepté de tout perdre afin d'être trouvé en lui : "Je considère que tout est perte en regard de ce bien suprême qu'est la connaissance de Jésus Christ mon Seigneur. A cause de lui j'ai tout perdu et je considère tout cela comme ordures afin de gagner Christ" (Ph 3, 8s).

Il y avait quelque chose de si fort dans cette expérience qu'ils ne pouvaient s'empêcher de la communiquer. "Nous ne pouvons certes pas, quant à nous, taire ce que nous avons vu et entendu" (Ac 4, 20) C'est l'attitude même du Christ pour qui la référence constante au Père, la recherche de sa volonté, l'écoute et l'accueil de sa révélation, constituaient sa nourriture, sa vie, sa raison d'être dans le monde (Jn 6, 38).

2e Question d'approfondissement personnel :
Quelle est ton expérience de Dieu ?

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Jour 2
Eglise-Famille : fondement et ambiguïté
Méditation : Marc 3, 31-35

3. Fondement du concept d'Église-Famille

"L'Église confie aux communautés de vie consacrée le devoir particulier de développer la spiritualité de la communion d'abord à l'intérieur d'elles-mêmes, puis dans la communauté ecclésiale et au-delà de ses limites, en poursuivant constamment le dialogue de la charité, surtout là où le monde d'aujourd'hui est déchiré par la haine ethnique ou la folie homicide (...) Insérées dans les sociétés de ce monde, les communautés de vie consacrée se situent comme signes d'un dialogue toujours possible et d'une communion capable d'harmoniser toutes les différences" (VC 51).

L'image de l'Église, Famille de Dieu est sans doute l'intuition la plus originale du Synode Africain. C'est pourquoi l'Exhortation Ecclesia in Africa souhaite que les théologiens élaborent la théologie de l'Église-Famille avec toute la richesse de son concept, en dégageant sa complémentarité avec d'autres images de l'Église (EM, n. 63). Je m'inspire de la réflexion de Mgr Laurent Monsengwo[10].

L'essence de toute famille

La famille est une institution humaine universelle. Le Dictionnaire Larousse (1996) en donne une définition restreinte : "ensemble formé par le père, la mère, les enfants"; et une définition plus large : "ensemble de personnes qui ont des liens de parenté par le sang ou l'alliance (cf. GS, n. 48).

La famille est, par vocation, un lieu d'amour et de communion. En effet, à la base de la famille se trouvent un homme et une femme qui s'aiment au point de vouloir passer leur vie ensemble pour se soutenir mutuellement, fonder un foyer, mettre au monde des enfants qui seront des personnes qui devront devenir autonomes. L'amour des enfants pour leurs parents est fait de confiance, de reconnaissance et de respect, ce qui motive leur obéissance. Entre frères, sœurs, parents s'établissent des coutumes communes.

Mais la famille ne se réduit pas à l'ensemble parents-enfants. L'alliance entre un homme et une femme entraîne l'alliance entre deux familles. Imaginez l'incompréhension entretenue quand une congrégation, croyant libérer l'aspirante de la pression familiale, donne de l'argent aux parents, en guise de la dot tant exigée par ceux-ci. La dot, symbole d'alliance, ne fait que renforcer les ponts entre la congrégation et les parents de la fille.

A celle de famille est très liée l'idée de maison. Quand on rejoint sa famille, on dit : "je rentre à la maison"; quand on veut parler de sa famille, on dit : "chez nous" ou "à la maison". En ce sens, la famille est un lieu où l'on peut être soi-même, se sentir à l'aise, parler librement, parce que l'on est sûr d'être aimé, un lieu où l'on vit les mêmes événements heureux et malheureux.

La famille dans le dessein de Dieu

La Bible nous révèle que le mariage est inscrit depuis les origines dans l'ordre de la création. Gn 2, récit plus ancien, présente la femme comme le vis-à-vis, la partenaire, la compagne de vie, que Dieu donne à l'homme. La femme est égale à l'homme en dignité et en droit. Et l'amour qui pousse l'homme et la femme l'un vers l'autre est si fort que l'auteur sacré écrit : "C'est pourquoi l'homme quitte son père et sa mère et s'attache à sa femme et ils deviennent une seule chair" (Gn 2, 24).

Gn 1, le récit plus récent souligne clairement que le mariage est une vocation inscrite dans la nature même de l'homme et de la femme tels qu'ils sont issus de la Parole créatrice de Dieu : "Dieu dit: "Faisons l'homme à notre image et à notre ressemblance... Dieu créa l'homme à son image, à l'image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa" (Gn 1, 26-27).

Ainsi créés à l'image et à la ressemblance de Dieu qui est Amour, l'homme et la femme sont appelés à un amour qui est l'image de l'amour absolu et indéfectible dont Dieu aime l'homme. C'est l'essence de la bénédiction primordiale : "Soyez féconds, multipliez, emplissez la terre et soumettez-la (Gn 1, 28). Ainsi la Genèse présente le mariage comme image de l'Alliance entre Dieu et son peuple. Dans la lumière de la nouvelle Alliance le mariage devient un sacrement.

La mission de la famille chrétienne se résume en ceci : "garder, révéler et communiquer l'amour, reflet vivant et participation réelle de l'amour de Dieu pour l'humanité et de l'amour du Christ Seigneur pour l'Église son Epouse"[11]. Dans le sacrement de mariage l'Esprit est donné aux époux pour que croisse entre eux une union sans cesse plus riche à tous les niveaux révélant ainsi à l'Église et au monde la nouvelle communion d'amour donnée par la grâce du Christ (FC, 19).

La famille est au service de la vie et participe au développement de la société. En transmettant la vie, les époux coopèrent à l'amour du Créateur et Sauveur qui, par eux, veut sans cesse agrandir et enrichir sa propre famille. La participation à la vie et à la mission de l'Église. La famille chrétienne est elle-même une Église en miniature, une "Ecclesia domestica". Comme la grande Église, elle reçoit la triple mission de Jésus-Christ, Prophète, Prêtre et Roi. Aussi doit-elle être présentée comme une communauté qui croit et évangélise; une communauté en dialogue avec Dieu; une communauté au service de l'homme. La famille de Nazareth comme modèle de la famille chrétienne.

Fondement du concept

Il faut souligner d'abord que l'Église n'est pas une famille complète en elle-même, elle n'est pas bouclée sur elle-même. Elle n'est une famille que par rapport au Dieu Père, Fils, Esprit. Il est donc préférable d'employer l'expression "Famille de Dieu".

L'AT n'emploie pas l'image de Famille de Dieu pour désigner Israël; il en pose tout de même les jalons en donnant à Dieu le nom de Père et en qualifiant Israël de fils. "Quand Israël était jeune, je l'ai aimé, et d'Egypte j'ai appelé mon fils" (Os 11, ls), "Ephraim est-il pour moi un fils chéri, un enfant qui fait mes délices ? Je l'aime, oui, je l'aime - Oracle du Seigneur" (Jr 31, 20), "C'est toi, Seigneur, qui es notre Père, notre Rédempteur depuis toujours, c'est là ton nom" (Is 63,16).

Dans le NT, seules deux références explicites présentent l'Église comme Famille de Dieu. "Ainsi, vous n'êtes plus des étrangers, ni des émigrés; vous êtes concitoyens des saints, vous êtes de la famille de Dieu" (Eph 2, 19); "Toute maison, en effet, a son constructeur, et le constructeur de tout est Dieu. Or Moïse fut accrédité dans toute sa maison comme serviteur en vue de garantir ce qui allait être dit, mais Christ l'est comme Fils, et sur sa maison. Sa maison, c'est nous, si nous conservons la pleine assurance et la fierté de l'espérance" (He 3, 5.6). Cependant c'est toute la Révélation du NT qui nous fait découvrir Dieu comme Père de Jésus et comme Notre Père.

L'Église, Famille de Dieu doit servir la vie : Épouse du Christ, elle est mère et transmet la vie d'enfant de Dieu par le baptême; par les autres sacrements, elle entretient et fait grandir cette vie. L'Église, Famille de Dieu doit servir la société. Elle peut le faire par son témoignage : témoignage d'unité, d'une forme nouvelle d'autorité conçue comme service.  /

Certes, l'Église doit jouer dans la société son rôle prophétique à temps et à contretemps, elle doit dénoncer ce qui opprime l'homme, ce qui bafoue l'amour, la justice, la vérité, tout ce qui risque de conduire la famille humaine à sa perte. En cette mission, elle doit se montrer plus Mater que Magistra.

Est-ce le cas pour les communautés religieuses ? Pourquoi le sentiment de non appartenance chez bon nombre de religieux et religieuses ? Pourquoi certaines personnes consacrées se sentent-elles "locataires" chez les ' "gros propriétaires" de la congrégation à laquelle elles appartiennent pourtant de plein droit ? Le prophétisme, c'est lutter contre ceux qui s'emparent de la congrégation.

3e Question d'approfondissement personnel :
En quoi ta vie consacrée est signe de communion dans ta communauté ?

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4. Ambiguïté de l'image d'Église-Famille en Afrique

"A notre époque, caractérisée par la mondialisation des problèmes et par le retour des idoles du nationalisme, les Instituts internationaux ont la responsabilité particulière d'entretenir le sens de la communion entre les peuples, les races, les cultures, et d'en témoigner" (VC 51).

Conception africaine de la famille

La famille africaine répond pour l'essentiel au concept universel de famille. Elle offre cependant certains traits particuliers, elle met l'accent sur certaines valeurs.

La famille africaine se présente comme une lignée. Ses membres croient descendre d'un ancêtre commun. Cette lignée englobe les morts, les vivants et les générations futures. Les vivants se sentent en communion quotidienne avec les ancêtres. La famille doit absolument survivre pour que la lignée ne soit pas interrompue.

La famille a un caractère collectif. Ainsi l'éducation morale des enfants relève de la responsabilité collective du clan. La propriété est collective. Le chef veille à ce que tous les besoins des membres soient satisfaits. Au sein de la collectivité, les tâches cependant sont nettement réparties.

La caractéristique la plus fondamentale est le sens de la solidarité qui protège chaque individu contre les dangers d'isolement. Elle se manifeste dans la joie comme dans le malheur. Elle entretient le sentiment fort que l'union fait la force.

La famille africaine recherche le consensus pour éviter la cristallisation des antagonismes et conjurer la violence, car la communauté a besoin de paix pour survivre. Les Africains sont fiers. Ils préfèrent mourir plutôt que vivre dans la honte ou infliger la honte à leur famille. L'hospitalité ouvre la famille africaine sur autre chose qu'elle-même. On y tient tellement qu'on se prive parfois pour que l'hôte ait tout ce qu'il faut.

Ambiguïté des valeurs africaines

Mais les valeurs mêmes de la famille africaine ne sont pas dépourvues d'ambiguïté. L'amour du clan peut dégénérer en ethnocentrisme, tribalisme, exclusion, violence (ex. Rwanda, Burundi, Libéria). L'accent peut être mis sur la parenté au détriment du bien commun. L'amour des enfants est parfois poussé au point que c'est une honte ne pas en avoir; d'où le recours à la polygamie ou la répudiation de l'épouse stérile. La solidarité mal comprise engendre paresse, infantilisme et parasitisme. La recherche systématique du consensus risque d'occulter les droits de la vérité. La primauté de la collectivité sur l'individu s'oppose parfois au christianisme qui cherche à promouvoir des personnes responsables et autonomes. Le sens de l'honneur dégénère souvent de nos jours en goût du prestige. Le sens de l'autorité peut se transformer en amour du pouvoir qu'il faut acquérir ou conserver à n'importe quel prix.

Signification de l'image d'Église-Famille

Les églises d'Afrique s'inspirent du modèle de la famille juste au moment où, un peu partout dans le monde, la famille est malade. Souvent l'égoïsme rend impossible la communion, le père se conduit en dictateur, la femme n'est pas respectée dans toute sa dignité, les enfants sont abandonnés à eux-mêmes; la famille est affaiblie par l'infidélité, le divorce ou la polygamie.

Pour transformer notre Église en Église-Famille, nous allons nous inspirer des familles bien portantes. L'image de l'Église-Famille ne s'inspire pas tant du modèle sociologique de la famille que du modèle de la famille Trinitaire. Les valeurs ambiguës de l'Afrique doivent se laisser purifier par l'Évangile pour enrichir l'Église. Une certaine conception pyramidale de la famille pourrait induire une conception semblable de l'Église, accentuer ainsi le pouvoir du clergé et infantiliser les chrétiens laïcs. La seule façon d'éviter le risque d'une pareille dérive est de répéter avec force que l'Église est la Famille de Dieu : le seul Père de cette famille est Dieu; pape, évêques et prêtres représentent le Christ Pasteur et non le Père; ils doivent se comporter en frères aînés comme le Christ plutôt qu'en pères (Mt 23, 8-9).

Dans une Église-Famille de Dieu, c'est la relation fraternelle qui doit être privilégiée et valorisée. En effet, Ecclesia in Africa met l'accent sur l'attention à l'autre, la solidarité, la chaleur des relations, l'accueil, le dialogue et la confiance (n. 63).

Ainsi, L'Église-Famille, veut dire communauté qui naît de l'amour, l'amour du Christ (Jn 19, 34). Église-Famille, c'est une communauté où Dieu habite avec les siens (Eph 25, 9-22), où l'on s'accueille mutuellement comme don de Dieu, où chacun reçoit l'autre, où chacun se fait frère et sœur de l'autre (Le 10, 36), où l'on s'aime comme naturellement. L'Église-Famille, c'est une communauté d'amour, d'accueil fraternel, d'hospitalité, de solidarité, de partage. Une communauté où l'on accueille et porte la vie, les joies, les tristesses et les peines des autres, avec tout ce que cela implique de renoncement, de dévouement et de sacrifice. Une communauté dont la raison d'être est d'aimer et de servir.

"Je dormais et je rêvais que la vie n'était que joie.
Je m'éveillais et je vis que la vie était servir.
Je servis et je vis que servir était la joie ".
(TAGORER.)[12]

Concrètement, la première étape de notre mission prophétique est une conscientisation intensive : faire partout découvrir aux chrétiens la richesse de l'image d'Église-Famille de Dieu, insister sur leur dignité d'enfants de Dieu et sur l'exigence de sainteté qu'elle implique. Promouvoir la pastorale familiale pour que la famille devienne effectivement ce qu'elle est appelée à être; revitaliser les structures d'autorité, de participation et de communion. Travailler à revaloriser les sacrements d'initiation comme lieux et moments majeurs d'intégration à la vie de l'Église, Famille de Dieu. Intensifier la solidarité, le combat pour la justice et la paix.

Certes, nos communautés sont appelées à être prophétiques. Marqués par nos cultures et nos milieux respectifs, nous devons nous entraider à accueillir nos différences comme des richesses. C'est ensemble que nous sommes appelés à témoigner de la Bonne Nouvelle du Royaume. Dans cet esprit, nous devons cultiver tout ce qui favorise l'unité (dialogue, langue commune, vérité, discrétion, regard positif, acceptation des différences, compréhension mutuelle); éviter tout ce qui divise (comparaisons, relations exclusives, manque de droiture, tribalisme); et accepter de nous laisser interpeller mutuellement.

4e Question d'approfondissement personnel :
Quelle est ton attitude réelle face aux personnes d'âges, de langues et de cultures divers au sein de ta famille religieuse ?

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Jour 3
Vie consacrée
Méditation : Jean 15, 5-12

5. Quelques exigences selon Vita Consecrata

"La vie consacrée "imite de plus près et représente continuellement dans l'Église", grâce à l'élan donné par l'Esprit Saint, la forme de vie que Jésus, premier consacré et premier missionnaire du Père pour son Royaume, a embrassée et proposée aux disciples qui le suivaient (...) La vie consacrée est tradition vivante de la vie et du message du Sauveur" (VC 22).

L'Exhortation Apostolique Vita Consecrata nous présente l'identité profonde de la vie consacrée religieuse. Il convient de clarifier d'entrée de jeu la notion de consécration et de montrer combien la vie religieuse est un chemin de conversion.

Essence (exigences)

Publiée le 25 mars 1996, l'Exhortation "Vita consecrata" est sans doute connue de tous. Elle souligne particulièrement le caractère "christoforme" ou évangélique de la vie consacrée. Celle-ci "constitue en vérité une mémoire vivante du mode d'existence et d'action de Jésus comme Verbe incarné par rapport à son Père et à ses frères" (n° 22). La vie consacrée naît de l'appel du Père à suivre le Christ dans l'Esprit Saint. En dehors de cet aspect trinitaire la vie consacrée est dénudée de toute signification. En d'autres termes, la vie consacrée est une vocation à la transfiguration dont le fondement et le modèle est le Christ lui-même (cf. n°14), elle est une invitation à tendre vers la sainteté (n° 93). Ce qui implique un devoir de fidélité à Celui qui appelle à Lui.

Certes, il est vrai que tous les chrétiens sont appelés à la perfection (cf. Mt 5, 48). Mais la tâche de promouvoir cette sainteté incombe d'abord et prioritairement aux personnes consacrées. C'est donc une thèse de ce genre que soutient le Pape quand il affirme que "Aujourd'hui plus que jamais, il est indispensable que les personnes consacrées renouvellent leur engagement dans la sainteté pour aider et soutenir en tout chrétien la recherche de la perfection" (n° 39, cf. 93). Ce qui explique l'obligation de la vie d'oraison.

En effet, la vie consacrée est une vie mystique. En devenir membre, c'est inéluctablement accepter d'être avec Jésus, en partageant son intimité. L'on peut dès lors comprendre pourquoi "les personnes qui ont consacré leur vie au Christ ne peuvent que vivre dans le désir de le rencontrer, pour parvenir à être avec Lui pour toujours" (n° 26). Sans le silence, la prière et l'expérience personnelle de Dieu, les religieux n'exerceront jamais efficacement leur mission prophétique (cf. n° 73), moins encore ils seront des guides compétents de vie spirituelle dans notre monde (cf. n° 55).

L'intimité avec le Christ soutient les personnes consacrées dans l'exercice de leur mission prophétique, toujours dans la fidélité au charisme fondateur et au patrimoine spirituel. "Cette fidélité à l'inspiration des fondateurs et fondatrices, à l'inspiration de l'Esprit Saint, permet précisément de retrouver et de revivre avec ferveur les éléments essentiels de la vie consacrée" (n° 36, cf. 63).

Concrètement, cette mission doit répondre aujourd'hui à trois défis principaux : ce sont les trois vœux dont "le premier et le plus grand est le lien sacré de la chasteté pour le Royaume des cieux" (n° 14). Un tel engagement n'est motivé que par l'amour pour le Christ, l'unique nécessaire. Ainsi la vie consacrée se présente-t-elle dans son idéal de sequela Christi ou de "configuration de toute l'existence au Christ, dans une orientation radicale qui anticipe la perfection eschatologique" (n° 16).

Attentives aux signes des temps dans l'aujourd'hui de l'Afrique où se bousculent des antivaleurs, les personnes consacrées ont la mission de "donner un témoignage évangélique renouvelé et vigoureux d'abnégation et de sobriété, par un style de vie fraternel caractérisé par la simplicité et l'hospitalité (...) Ce témoignage s'accompagnera naturellement de l'amour préférentiel pour les pauvres" (n° 90). Le danger serait d'empêcher la croissance de plus démunis, de refuser de les aider à accéder à leur grande indépendance ou pire encore de s'accommoder des situations qui les rendent tels. Ce serait un péché de complicité.

Mais pour avoir sa pleine signification en Afrique, la vie consacrée surtout dans son exigence de communion fraternelle autour du Christ, a le devoir de s'incarner. "Une authentique inculturation aidera les personnes consacrées à vivre le radicalisme évangélique, selon le charisme de leur Institut et le génie du peuple avec lequel elles entrent en contact" (n° 80). Vouloir s'impliquer dans cette précieuse dynamique, c'est accepter que les Africains comprennent mieux le sens de la vie consacrée et que le charisme de la congrégation n'écrase personne. C'est en dernière analyse sauver la vie consacrée en Afrique. Il faut s'impliquer dans la dynamique inculturatrice si l'on ne veut pas étouffer le charisme religieux.

Toutefois, avouons-le, l'inculturation tant recommandée n'aura de sens que si la vie consacrée demeure un témoignage efficace aux yeux du monde, si les membres se donnent davantage à la prière, témoignent plus d'amour pour le prochain et progressent dans la fidélité aux sacrements qui les ont fait renaître. Le peuple de Dieu attend d'eux un témoignage de la Vérité. Tel est, personne n'en doute, le sens profond et essentiel de leur mission spirituelle. "La mission, en effet, dit le Souverain Pontife, avant de se caractériser par les œuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel" (n° 72).

Personne consacrée ?

Que signifie dans ce contexte la personne consacrée ? Par essence, "consacrer" (rendu sacré, saint, oint) est un acte réservé à Dieu et à sa libre initiative. Dieu appelle et met à part une personne ou un groupe de son choix. Ainsi, établi dans une relation privilégiée, l'homme s'efforce désormais pour Celui à qui il appartient. De fait, au fond de la notion de consécration se trouve celle d'appartenance stricte à Dieu en vue de son service d'amour.

Dans la Constitution dogmatique Lumen Gentium, le Concile Vatican JJ utilise le terme consécration dans le sens constant de "donation intégrale de soi". Par conséquent, tous sont consacrés. Chacun reçoit de Dieu la mission d'étendre son Royaume. Premier consacré et premier missionnaire du Père, Jésus Christ (n° 22). La consécration religieuse exige une vie réellement consacrée dans la liberté et l'amour intense en acte et en vérité. "A l'image de Jésus, Fils bien-aimé "que le Père a consacré et envoyé dans le monde" (Jn 10, 36), ceux que Dieu appelle à sa suite sont eux aussi consacrés et envoyés dans le monde pour imiter son exemple et poursuivre sa mission" (VC 72). Aussi la consécration est-elle vécue comme une "sequela Christi" qui s'exprime en un triple amour: suivre le Christ chaste, pauvre et obéissant.

Par ce dépouillement, la personne consacrée a tout donné au Seigneur à qui elle appartient; elle ne dispose plus de sa vie comme elle le veut. En d'autres termes, comme dit Cantalamessa, "nous ne nous appartenons plus, nous appartenons au Seigneur; c'est pourquoi nous ne pouvons plus disposer de notre corps selon notre bon vouloir, pour une satisfaction qui est une fin en soi. Cela est une profanation du temple de Dieu, c'est une "désacralisation", le contraire exact de la consécration".

Une telle consécration ne pourrait se réaliser que quand l'appelé demeure associé à l'appartenance totale que le Christ ne cesse de reconnaître face à son Père. Ceci implique nécessairement un engagement apostolique dans l'Église. De fait, la consécration n'est jamais une fin en soi. On est toujours consacré pour quelque chose, dans un but. Dieu ne consacre que pour sa mission. La vie religieuse doit faire face aux défis que le monde actuel lui présente.

5e Question d'approfondissement personnel :
Qu'est-ce qui montre que tu es réellement une personne consacrée ?

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6. Consécration, chemin de conversion et de dialogue

"La vie spirituelle doit donc être en première place dans le projet des familles de vie consacrée, en sorte que tous les Instituts et toutes les communautés se présentent comme des écoles de spiritualité évangélique authentique. De cette option prioritaire, développée dans l'engagement personnel et communautaire, dépendent la fécondité apostolique, la générosité dans l'amour pour les pauvres, ainsi que la capacité de faire naître des vocations dans les nouvelles générations" (VC 93).

Quand Dieu appelle, redisons-le, c'est toujours en vue de la mission. Cette mission n'est autre que l'évangélisation que l'Église propose comme remède efficace aux problèmes de ce monde aimé de Dieu, le monde dans ses hauts et bas. Deux conditions sont à remplir : la conversion personnelle et le dialogue.

La notion de "conversion"

Nous devons nous laisser évangéliser par la parole de Dieu et la vie des pauvres, càd expérimenter en nous-mêmes le salut que nous annonçons aux autres. En d'autres mots, évangélisation nous envoie à notre conversion personnelle.

La parole "conversion" est un moment de la vie spirituelle. De saveur clairement évangélique, cette parole est souvent utilisée par les auteurs spirituels dans le sens de ce qu'on appelle le commencement de la vie spirituelle. Ste Thérèse de l'Enfant Jésus, Marie de l'Incarnation, Charles de Foucauld, etc. parlent de conversion pour indiquer leur décision de suivre l'appel du Christ à une vie d'imitation et d'engagement évangélique[13].

En effet, toute vie chrétienne remonte au baptême. Mais la vie spirituelle chrétienne personnelle ne commence que par sa prise de conscience et par un ferme engagement dans l'Église. Entendons par la vie spirituelle cet "itinéraire de fidélité croissante, où la personne consacrée est conduite par l'Esprit et configurée par lui au Christ, en pleine communion d'amour et de service dans l'Église" (VC, 93). Cette vie spirituelle a un commencement, le moment "où la personne humaine se considère responsable de sa vie devant Dieu, c'est-à-dire lorsque la relation à Dieu devient une relation totale de personne à personne". Avec raison Thérèse de l'Enfant-Jésus dit : "Au commencement de ma vie spirituelle, vers l'âge de treize à quatorze ans". Combien connaissent cet instant précieux de leur vie ?

En suivant la doctrine du Père Lallemant, auteur jésuite du XVII e siècle, on peut dire qu'il arrive ordinairement deux conversions à la plupart des saints et aux religieux qui se rendent parfaits : l'une par laquelle ils se dévouent au service de Dieu (externe), l'autre par laquelle ils se donnent entièrement à la perfection (interne). D'autres auteurs précisent trois modes de conversion, à savoir :

- D'abord la conversion préliminaire lorsque de la non foi on accède à la foi. Mais ce fait n'implique pas nécessairement cette détermination que nous avons appelée "commencement de la vie spirituelle", où l'homme, par une décision personnelle, devient responsable de son baptême et de ses engagements religieux.

- Puis la première conversion quand la personne décide de considérer toute sa vie à la lumière de la foi. Le sens de la vie change et, peu à peu, la vie spirituelle prend forme. La vocation religieuse ou sacerdotale présuppose cette première conversion. La première conversion n'est autre que l'introduction efficace des valeurs religieuses dans la vie en sorte que toutes les autres valeurs leur soient subordonnées.

- Enfin la seconde conversion par laquelle la personne se soumet totalement à l'action de Dieu et se propose de suivre toujours l'inspiration divine pour parvenir à la plénitude de la vie spirituelle.

Cette seconde conversion peut être incluse dans la première lorsque la lumière de la foi envahit toute la personne : intelligence, affectivité et volonté. Elle peut être provoquée par une grâce très forte, à l'occasion d'une prédication ou d'un événement spirituel spécial. On la trouve souvent aussi à l'occasion d'une retraite lorsque, après des années passées dans la tiédeur, le chrétien ou le religieux prend conscience : d'une part, à la lumière de la foi, il voit l'absolu de l'amour de Dieu et de la vocation divine; de l'autre, il gémit sur l'incohérence de sa vie spirituelle contrastant avec les principes de sa vocation.

La conversion, c'est ce que Madeleine Delbrêl appelle "retournement". Marquée par l'éblouissement de Dieu, elle décida de prier (première conversion). Puis quand l'Évangile explose, "le petit livre... fait non pour être lu, mais pour être reçu en nous. Madeleine fut marquée par "le Verbe de Vie fait chair en nous, le Seigneur" (deuxième conversion). Enfin la rencontre de l'athéisme. Ce fut le choc d'un monde "qui se passe fort bien de Dieu et où Dieu ne semble manquer à rien ni à personne. Madeleine prit conscience du caractère démesuré de la foi en tant qu'état violent normal" (troisième conversion). "Le secret de sa vie, c'est une union à Jésus Christ telle qu'elle lui permettait toutes les audaces et toutes les libertés. C'est pourquoi sa charité sut se faire si concrète et efficace pour tous les hommes."[14]

Le dialogue

Mais la conversion ne suffit pas à l'évangélisation. Il faut savoir dialoguer, càd écouter, parler, dans le respect et l'attention réciproque. En d'autres termes accueil de l'autre dans son histoire et dans sa vérité.

Nous parlons de dialogue parce que Jésus nous y invite, parce que Dieu lui-même est dialogue. En effet, la prière se définit comme "dialogue" avec Dieu. Pour entrer dans cette relation dialogale, Dieu doit être compris comme Créateur, comme Celui qui parle à son peuple et comme Celui qui a besoin de la réponse de l'homme.

Pour être une personne de dialogue il faut avoir le sens de l'autre. L'autre c'est un être de dialogue à la fois différent et semblable à moi-même. Ce ne sont pas les principes, fussent-ils religieux, qui attestent notre foi, c'est en vivant avec les autres que nous croyons.

Le véritable dialogue suppose trois attitudes fondamentales (lois du dialogue) : savoir écouter, reconnaître l'autre comme un interlocuteur valable et répondre "au vrai de la demande". La formation devrait aider les personnes consacrées à cultiver davantage ces dispositions indispensables pour la vie missionnaire. Le but étant de découvrir et d'accomplir ensemble la volonté divine, le véritable évangélisateur doit écouter humblement, patiemment, avec tout son cœur et en renonçant à son esprit propre et à toute théorie.

En effet, le dialogue exige qu'on accueille l'autre à la manière du Christ qui s'est identifié aux pauvres dans sa vie terrestre. En d'autres termes, le dialogue nous permet de recevoir l'autre comme personne humaine, à la fois différente et semblable à nous, ayant ses qualités et ses limites, capable de nous apprendre quelque chose de sa vie.

Aussi le véritable dialogue doit permettre non pas de suggérer nos solutions parfois inadaptées à l'autre mais de l'aider réellement à être lui-même, authentique, c'est-à-dire image de Dieu. On ne saurait y arriver sans la confiance réciproque et sans le respect de l'autre. Ce qui nous manquons le plus souvent.

Voilà qui fait que nous ne soyons réellement réponse aux signes des temps dans le contexte qui est le nôtre aujourd'hui. Seule l'école de Jésus, celle de "l'amour sans frontière", pourra nous aider à nous engager plus efficacement, "pour que le monde devienne plus serein et plus capable d'accueillir Dieu et, en Lui, tous ses fils et toutes ses filles" (VC 106).

6e Question d'approfondissement personnel :
Où en es-tu dans ton élan de conversion personnelle au Christ ?

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Notes:

[1] JETTE F. au Chapitre général omi de 1980, cf. DVO.

[2] CAILLAUX J.-Claude, Un sourire de Dieu, Paris, Pneumathèque, 1975, p. 111.

[3] Cf. Mgr Marc STENGER, évêque de Troyes, in Annales d'Issoudun, Jubilé 2000: l'Amour toujours à naître! décembre 1999, p. 10-12.

[4] In Le prophétisme de la vie religieuse, Chemins de vie apostolique 1, Kinshasa, L'Epiphanie, 1987, p. 7-22.

[5] Cf. OMI, Évangéliser les Pauvres à l'aube du troisième millénaire, 33e Chapitre Général (1998), 17, 15.

[6] Silvia Vallejo V., odn, "Relation avec le monde et dimension prophétique de la vie religieuse apostolique".

[7] II convient de noter que les références bibliques de cet entretien sont tirées de la TOB (Traduction Œcuménique de la Bible), Édition intégrale.

[8] Cf. MULHEN H., "Vous recevrez le don du Saint Esprit". Le renouveau spirituel, vol. 1, Introduction et orientation, Paris, Centurion, 1982, p. 46-48.

[9] MULHEN H., Op. cit., p. 38.

[10] Cf. MONSENGWO Pasinya, "L"Église-Famille à l'aube du troisième millénaire", in RAT, vol 20, n. 40 (octobre 1996), FCK, p. 149-169.

[11] JEAN-PAULII, Exhortation Apostolique Familiaris Consortio (FC), n. 12.

[12] Voir Vie Chrétienne, novembre 1999.

[13] Cf. BERNARD Ch.-A., Traité de Théologie spirituelle, Cerf, Paris, 1986, p. 403-405.

[14] Cf. Vivre l'Évangile avec Madeleine Delbrêl, voir Indivisible amour, Paris, Centurion, 1991.

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