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Mission d’évangélisation dans le monde d’aujourd’hui
Mission avant tout spirituelle

Réflexion Presbyterium archidiocèse de Garoua – Mercredi 20.03.2013 – jbmusumbi, omi
Jounrée de Réflexion | Carrefour | Journée de Récollection

Archevêque de Garoua Mgr Antoine Ntalou


Introduction

«Mission d’évangélisation dans le monde d’aujourd’hui». Tel est le thème qui m’a été proposé pour ce Presbyterium de l’archidiocèse de Garoua. «Mission avant tout spirituelle» est le sous-titre que je donne à ce thème pour me permettre d’être en harmonie avec l’actualité de l’Eglise catholique depuis l’élection du pape François. Il ne veut pas d'une Eglise de "mondains". Il veut que l'Eglise soit plus qu'une "ONG charitable".

En effet, le nouveau pape  François a lancé, jeudi 14 mars, un appel à la purification de l'Eglise et à l'obéissance inconditionnelle au Christ, à l'occasion de sa première messe dans la chapelle Sixtine avec les 114 cardinaux qui l'ont choisi. L'Eglise catholique n'est qu'une "ONG charitable" si elle ne professe pas Jésus, a-t-il estimé.

Dans une courte homélie de dix minutes, improvisée, le pape âgé de 76 ans a appelé les cardinaux, les évêques et tous les prêtres à "cheminer, édifier, professer" leur foi. "Quand nous marchons sans la Croix, quand nous bâtissons sans la Croix et quand nous confessons un Christ sans Croix, nous ne sommes pas les disciples du Seigneur, nous sommes mondains, nous sommes des évêques, des prêtres, des cardinaux, des papes, tous, tous... Mais pas des disciples du Seigneur", a-t-il lancé, d'une voix fluette, mais avec sévérité.[1]

Influencé par ce nouveau souffle de renouvellement intérieur, notre thème de réflexion se veut être une pressante invitation à repenser notre vocation sacerdotale et à redynamiser notre façon d’être missionnaire dans le contexte de ce monde en profondes mutations socioculturelles. Or, il y a trois façons d’être missionnaire : d’abord la suite du Christ (sequela Christi), ensuite la profession des conseils évangéliques, et enfin la réponse aux besoins du monde. La première et la troisième façons d’être missionnaire nous intéressent davantage dans ce partage qui, loin d’être un exposé systématique, se contentera de proposer quelques pistes de réflexion susceptibles d’aider à mieux faire connaître le Christ dans l’aujourd’hui du monde.

Nous sommes tous au courant des exigences de la vie sacerdotale et des orientations pastorales pour la mission d’évangélisation. Une abondante documentation nous a été fournie depuis le Concile Vatican II jusqu’au dernier synode des Evêques «Africae Munus». Loin de prétendre rappeler la quintessence de toute cette documentation combien riche, je me contenterai de proposer un petit cheminement de conversion personnelle et d’auto-évangélisation. L’évangélisateur doit s’évangéliser avant de prétendre annoncer la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ aux autres.

Nous aborderons ce thème en cinq articulations. Les trois premières font l'objet de cette journée de Réflexion, tandis que les deux dernières sont réservées à la journée de Récollection :


1/ Dans quel monde vivons-nous?

Ce monde créé par Dieu et aimé de Dieu est celui dans lequel nous sommes envoyés pour être témoins du Christ. «Comme tu m'as envoyé dans le monde, moi aussi, je les ai envoyés dans le monde» (Jean 17, 18). Mais ce monde est aussi à éviter. «N'aimez ni monde ni ce qui est dans le monde. Si quelqu'un aime le monde, l'amour du Père n'est pas en lui. Car tout ce qui est dans le monde – la convoitise de la chair, la convoitise des yeux et l'orgueil de la richesse – vient non pas du Père, mais du monde» (1 Jean 2, 15-16).

Inspirons-nous de la description qu’en fait Mgr Henri Goudreault, OMI canadien, dans OMN1S TERRA (N° 350 février-mars 1999)[2]. Son image n’est pas si différente de la réalité africaine.

Telle est l’image du monde. Tels sont aussi les grands défis missionnaires qui méritent notre réponse. Parmi les défis qui méritent davantage notre attention missionnaire, mentionnons ceux indiqués par l’Eglise dans les Lineamenta du Synode des évêques, XIIIe Assemblée générale Ordinaire «La Nouvelle évangélisation pour la transmission de la foi chrétienne», en l’occurrence les moyens de communication sociale (le boum de la téléphonie mobile, Internet, les réseaux sociaux).

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2/ Mission, évangélisation, nouvelle évangélisation

Terminologie - En général il y a une distinction entre la Mission, au singulier, qui est le devoir et la responsabilité de l’église de proclamer l’évangile à tous les hommes, selon l’ordre de Jésus (Matthieur 28, 19-20), et les missions, au pluriel, qui sont les œuvres et organismes qui permettent à l’église d’envoyer des missionnaires.

On distingue également, dans l’usage habituel, entre les termes : mission et évangélisation. Le plus souvent, le mot évangélisation désigne la proclamation de l’évangile lorsqu’elle s’adresse à des hommes de même culture et de même langue, alors que l’on emploie du mot mission désigne aussi la proclamation de l’évangile mais à des peuples lointains ou d’autres cultures.

En  missiologie le débat est toujours ouvert quant à la distinction entre Mission et évangélisation. Pour certains, Mission égale évangélisation. Pour d’autres, Mission n’est pas évangélisation. Dans quel sens j’utilise les termes Mission et évangélisation ?

Mission

Parmi toutes les définitions du mot «mission», celle fournie dans l’Exhortation apostolique post-synodale «Vita Consecrata» retient le plus mon attention : "La mission, en effet, avant de se caractériser par les œuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel" (Vita Consecrata 72). La mission est donc une façon d'être que d'agir. Mais comment rendre présent au monde le Christ, et en quoi consiste le vrai témoignage de la vie sacerdotale?

Dans le christianisme le témoin atteste par sa vie que le Christ est venu et il est ressuscité. Dans la Bible, le témoin est :

Dans le contexte où l'homme d'aujourd'hui est le plus grand mendiant de Dieu et qu’il a besoin de témoins (RM – «le monde a plus besoin de témoins que des maîtres»), le prêtre est appelé à être à la fois :

Certes,

les prêtres vivent avec les autres hommes comme avec des frères[…] Ils ne pourraient être ministres du Christ s’ils n’étaient témoins et dispensateurs d’une vie autre que la vie terrestre, mais ils ne seraient pas non plus capables de servir les hommes s’ils restaient étrangers à leur existence et à leurs conditions de vie. (Décret sur le ministère et la vie des prêtres Presbyterorum Ordinis, 3).

Evangélisation

Aux disciples Jésus a donné le mandat d'évangélisation. Dès lors, chaque baptisé, chaque chrétien est appelé à évangéliser, à faire connaître le Règne de Dieu.

La signification de ces textes est complémentaire. En effet, comment peut-on évangéliser sans témoigner? Et comment peut-on témoigner sans le besoin d'annoncer la Bonne Nouvelle? C’est dire nous évangélisons avec tout ce que nous sommes, ce que nous disons et faisons. Il ne s'agit pas seulement de dire la Bonne Nouvelle, mais d'être Bonne Nouvelle". Concrètement, il faut :

Nouvelle évangélisation

Dans ce contexte l’Eglise nous invite, depis le pape Jean-Paul II à une nouvelle évangélisation. Pourquoi nouvelle évangélisation ? Depuis tout temps l’évangélisation a été pour l’Eglise et pour les chrétiens, une mission de première importance. Alors pourquoi parler de «nouvelle» évangélisation? N’est- ce- pas toujours la même réalité qui est en cause? Trois raisons peuvent expliquer l’insistance sur «Nouvelle évangélisation».

La première vise tout particulièrement les pays que l’on appelle «de vieille chrétienté», l’Europe, l’Amérique entre autres. Si la foi, comme adhésion à Jésus Sauveur demeure encore assez majoritaire, elle est souvent vécue comme une simple référence, importante, ou comme une appartenance revendiquée.

Autre raison : évangéliser c’est proclamer une bonne nouvelle capable de changer la vie de ceux qui en reçoivent l’annonce. Jésus est venu pour sauver l’humanité et chaque croyant en reçoit en même temps l’assurance et la joie : «Il m’a aimé et s’est livré pour moi !» (Ga 2,20). Or aujourd’hui la foi chrétienne n’apparaît plus vraiment comme une bonne nouvelle (cf. hédonisme, matérialisme, sociétés de consommation). Ce n’est plus vers l’Eglise, que spontanément on regarde.

Importance des laïcs et de nouveaux mouvements. Nouvelle évangélisation donc : nouvelle parce qu’il faut la refaire, en un monde qui a oublié sa foi traditionnelle; nouvelle parce que le monde a changé et que les méthodes ou les chemins d’autrefois ne sont plus en phase avec le monde d’aujourd’hui.
La nouvelle évangélisation : un défi lancé à tous les chrétiens, pour qu’ils annoncent la foi qu’ils ont reçue et dont ils vivent, et que sans doute, tant d’hommes et de femmes attendent confusément. Sans oublier que la nouvelle évangélisation demande que chacun commence par se « ré-évangéliser » lui-même.[4]

Somme toute, "L'évangélisation peut être comprise sous trois aspects :

«La nouvelle évangélisation est donc une attitude, un style audacieux. Elle est la capacité, de la part du christianisme, de savoir lire et déchiffrer les nouveaux scénarios qui, au cours des dernières décennies, se sont créées dans l'histoire des hommes, pour les habiter et les transformer en des lieux de témoignage et d'annonce de l'Évangile» (Lineamenta).

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3/ Quel modèle d’évangélisateur pour notre temps?

Le Père Marcel Dumais, OMI canadien, exégète, ancien Professeur à l’Université Saint Paul d’Ottawa, nous propose le modèle d’Emmaüs (Luc 24,13-35)

Quel récit magnifique ! Luc met ce récit à la charnière de l’Évangile et des Actes des Apôtres. Jésus ressuscité lui-même est le modèle de l’évangélisateur[5]. Sous forme narrative, Luc nous offre un petit traité sur la mission… si adapté à notre monde d’aujourd’hui. Comment procède Jésus ? Quelques notes pour introduire chaque lecteur à une lecture et une actualisation personnelles de ce récit si riche.

1/ Jésus prend l’initiative d’aller rejoindre, sur leur route, ces voyageurs qui avaient perdu toute espérance (v. 13-16). Il s’approche (v.15), ne s’identifie pas (v. 18), chemine à leur pas, sans rien dire (v. 15). Donc, il écoute leur conversation. - Invitation pour le missionnaire : aller rejoindre les gens où ils sont et les écouter exprimer leurs préoccupations.

2/ Jésus pose des questionset écoute les réponses (v. 17-24). À un moment donné, Jésus s’insère dans leur conversation en posant une question. En fait, il pose deux questions : «Quels sont ces propos que vous échangez en marchant ?» (v. 17) ; «Quoi donc ?» (v. 24). Ce sont des questions très sobres, qui invitent l’autre à exprimer et articuler ce qu’il vit[6]. En les questionnant, Jésus invite les voyageurs 1) à raconter les événements qu’ils vivent, mais surtout 2) à exprimer leurs sentiments profonds : leur désespérance (v.21), leur bouleversement (v. 22).

Jésus les invite à s’exprimer… et les écoute jusqu’au bout. Il accueille avec respect leur vécu. Son écoute permet aux deux voyageurs de se libérer progressivement d’un poids, d’une tristesse qui les accable et les aveugle. Ainsi libérés, ils pourront être ouverts à la parole de Jésus. Car l’écoute prépare la parole ! La personne qui a été écoutée, qui a pu se dire, est maintenant prête à accueillir la parole de l’autre.

Après les avoir rejoints, interrogés et écoutés, Jésus peut maintenant s’adresser à eux en ayant leur confiance. Les deux voyageurs attendent maintenant quelque chose de leur compagnon de route. L’invitation est claire pour les évangélisateurs que nous sommes, formés à être des «hommes de la parole»… non de l’écoute !

3/ Jésus parle (v. 25-27). On peut diviser l’intervention de parole de Jésus en deux moments.

4/ Jésus se laisse inviter (v. 28-29). C’est la première fois où Jésus ne prend pas l’initiative. Il avait pris l’initiative de rejoindre les voyageurs sur leurs routes, de les inviter à se dire, puis de les éclairer. Jésus ouvre l’horizon du désir. Il donne un sens au vécu des gens, mais il laisse toujours l’autre libre d’accepter sa parole et sa personne. Il propose, mais ne s’impose pas. C’est le sens du v. 28 : «Il fit mine d’aller plus loin.»

Ce sont les deux voyageurs maintenant qui interviennent. Ils insistent pour qu’il «reste avec eux» (v. 29). Ils ont été rejoints, touchés. Ils ont le désir d’en entendre plus. Ils invitent. Ils optent pour l’hospitalité. C’est le premier pas de l’acceptation du message de Jésus, et donc aussi de sa personne. Jésus consent à rester avec eux (v. 29b). Jésus (et donc le missionnaire) ne force jamais la demeure des personnes. Mais aussi il ne refuse jamais une invitation !

5/ Jésus prend à nouveau l’initiative (v. 30-32). «Il prit le pain, dit la bénédiction, puis le rompit et le leur donna» (v. 30). À ce signe, les ex-disciples le reconnaissent : «leurs yeux s’ouvrirent» (v. 31). Ce signe devient « parlant » parce qu’il se situe au bout d’un long cheminement. Jésus les a préparés à ce sommet qu’est sa reconnaissance dans la fraction du pain. Actualisation : la rencontre dans l’Eucharistie devient signifiante quand Jésus a été rencontré d’abord dans sa propre vie, puis dans la Parole de l’Évangile.

Conclusion : L’approche de la mission dont Jésus nous offre le modèle conjugue deux dimensions :

  1. La solidarité : la présence aux gens, à leur vécu, à leurs souffrances.
  2. L’éveil et l’éclairage : le secouement des repliements, l’éveil à un plus, à un mieux, suivi d’un éclairage par la Parole.

Être solidaire et être éveilleur. Est-il besoin d’ajouter autre chose pour montrer l’actualité de ce modèle d’Emmaüs pour la mission, en particulier dans le monde sécularisé ?

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Notes:

[2] "Consécration et mission aujourd'hui: interrogations, réponses et contributions spécifiques", dans OMN1S TERRA (N° 350 février-mars 1999)

[3] «Esprit de la Pentecöte: la Bonne Nouvelle pour tous» www.oikoumene.org

[5] Le récit a son parallèle dans les Actes des Apôtres : Philippe « évangélise » à la manière de Jésus : d’abord en rejoignant l’Éthiopien sur la route de sa vie, etc… Lire Ac 8,26-39.

[6] La pédagogie de la question, c’est une manière courante de faire de Jésus, tout au long de l’Évangile. En fait, les paraboles sont des formes de questions.

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