Nous sommes le 16/11/2018 et il est 12h34 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Consacrés, hommes et femmes libres dans l’engagement à la suite du Christ, en communauté, pour la mission

Retraite spirituelle pour personnes consacrées – Maroua 23-31 juillet 2012 – jbmusumbi, omi


ITINERAIRE

MOARM ChapelleIntroduction : « Venez à l’écart » (Marc 6, 31)

Jour 1 – Personnes consacrées

  • Méditation : Luc 4, 16-21
  • Consacrés
  • Consacrés pour la mission

Jour 2 - Identité profonde de l’être religieux

  • Méditation : Jean 15, 5-17
  • Appelés à aimer, à servir et à témoigner
  • Communauté pour la mission, source de fidélité

Jour 3 - Choix libre et responsable de la vie consacrée

  • Méditation : Luc 24, 13-35
  • Mission avant tout spirituelle
  • Nécessité d’une expérience de Dieu

Soeur Julienne Matchou fseJour 4 - Bousculer mon image de religieux(se)

  • Méditation : Psaume 139 (138)
  • Fidélité et notre monde
  • Redynamiser la vie chrétienne

Jour 5 - Défi de la vie spirituelle chrétienne

  • Méditation : Matthieu 5, 13-16
  • Notion de vie spirituelle chrétienne
  • Les moments principaux de la vie spirituelle

Jour 6 - Défi de la liberté à la suite du Christ

  • Méditation : Jean 6, 60-70
  • Notion de liberté
  • La quête de liberté chez l’Homme

Jour 7 - Etre témoins du Christ en Eglise-Famille

  • Méditation : Jean 2, 1-12
  • Ambiguïté de l’image d’Eglise-Famille en Afrique
  • Vivre en personnes réconciliées

Introduction

« Après leur première mission, les Apôtres se réunissent auprès de Jésus, et lui rapportent tout ce qu’ils ont fait et enseigné. Il leur dit : « Venez à l’écart dans un endroit désert, et reposez-vous un peu. » De fait, les arrivants et les partants étaient si nombreux qu’on n’avait même pas le temps de manger. » (Marc 6, 30-31)

« Venez à l’écart » (Marc 6, 31)

Telle est la parole de Dieu qui ouvre cette retraite. Une invitation à la fois à se reposer, à être avec le Christ (intimité) et à rendre compte de sa mission.

a) Motivation

Lors de leur dernière Conférence qui a eu lieu à Yaoundé, du 6 au 9 mars 2012, nos Supérieurs(es) Majeurs(es) se sont penchés sur un thème d’actualité, à savoir : ‘’Vie consacrée et relation avec la Groupe missionnaires retraite annuelle Maroua 2012famille’’. Pourquoi un tel choix ? Je n’en sais rien. Je sais simplement que, comme d’habitude, ils ont vivement souhaité que la présente retraite soit en quelque sorte un approfondissement spirituel du thème abordé.

En effet, dans son message du 12 mars 2012 invitant à cette retraite spirituelle, Sœur Marie-Françoise Naël s’empresse de préciser que le thème proposé sera en lien avec la dernière conférence des Supérieurs(es) Majeurs(es). Et le thème en question est formulée de la manière suivante : « Consacrés, hommes et femmes libres dans l’engagement à la suite du Christ, en communauté,  pour la mission ».

« Il convient d’insister sur le fait que les personnes consacrées sont appelées à vivre leur engagement dans la liberté à la suite du Christ et à vivre les exigences qui découlent de ce choix. La vie communautaire et la mission nécessitent la liberté, y compris avec les liens familiaux ».

Il suffit de rappeler ici le questionnaire qui avait été soumis à tous les responsables en vue de ladite Assemblée pour mesurer les préoccupations et les attentes de ceux et celles qui exercent l’autorité dans l’Eglise. Trois questions méritent notre attention :

Cela me paraît une préoccupation sérieuse. Habité par l’esprit de la brochure « Religieux africain de l’an 2000. Problèmes et urgences », parue aux éditions Baobab (Kinshasa) en 1994, je me pose innocemment une triple question :

Autant de questions qui, tout en secouant l’imaginaire, peuvent aider à vivre joyeusement cette retraite que je souhaite fructueuse en prenant davantage conscience des exigences évangéliques de l’engagement à la suite du Christ. Elles me permettent particulièrement d’aborder paisiblement ce thème de retraite en symbiose avec la Conférence des Supérieurs(es) majeurs(es).  Sans surprise, mon partage sera centré sur le concept d'expérience spirituelle, celle authentique qui favorise le progrès spirituel et qui renforce la fidélité aux exigences de notre engagement à la suite du Christ.

Il convient, pendant cette retraite, d’insister sur quelques éléments de base notamment la vie spirituelle sans laquelle l’authentique consécration religieuse est impossible, moins encore la vraie liberté et le sens de responsabilité qui caractérisent la vocation à la vie consacrée.

b) Dynamique

Regardons de près la dynamique (plan) de ce temps précieux de ressourcement spirituel. Notre itinéraire comprend 7 points complémentaires que nous tâcherons d’approfondir à la lumière de la parole de Dieu. Il consiste essentiellement à donner une définition descriptive de la vie consacrée dans le contexte socioculturel qui est le nôtre, et à préciser les conditions qui favorisent un engagement libre et joyeux.

c) Quelques points d’attention

Sources principales

Quelques conseils pratiques pour bien entrer en retraite

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Jour 1.
Personnes consacrées

Maroua nord-Cameroun retraie consacrés

 Jésus vint à Nazareth, où il avait grandi. Comme il en avait l’habitude, il entra dans la synagogue le jour du sabbat, et il se leva pour faire la lecture. On lui présenta le livre du prophète Isaïe. Il ouvrit le livre et trouva le passage où il est écrit : ‘L’Esprit du Seigneur est sur moi parce que le Seigneur m’a consacré par l’onction. Il m’a envoyé porter la Bonne Nouvelle aux pauvres, annoncer aux prisonniers qu’ils sont libres, et aux aveugles qu’ils verront la lumière, apporter aux opprimés la libération, annoncer une année de bienfaits accordée par le Seigneur.’
Jésus referma le livre, le rendit au servant et s’assit. Tous, dans la synagogue, avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire : ‘Cette parole de l’Ecriture, que vous venez d’entendre, c’est aujourd’hui qu’elle s’accomplit.’  (Luc 4, 17-21)

1.1. Consacrés

a) Définition descriptive de l'état religieux

Cette consécration et cet exercice spécial assument la forme concrète de la pratique des trois voeux de religion, lesquels exigent de fait un amour plus total et plus généreux. Elle est une pratique par laquelle on s'engage moyennant une profession publique sous forme de vœux, dans un état de vie stable et normalement définitif et accompli ensemble, en communauté, dans une famille religieuse et selon une Règle (la vie généreusement donnée au Christ prend donc corps dans une institution socialement organisée, visible et juridiquement reconnue par l'Église : Lumen Gentium 43, PC 1a).

b) Consécration[2] :

Ancien Testament

Nouveau Testament

Christ, le consacré

Chrétiens, c’est-à-dire consacrés

c) Personne consacrée

Mais comment répondre à cette mission quand la personne consacrée se comporte malheureusement en « locataire » dans la congrégation à laquelle elle appartient pourtant de plein droit, ou quand elle ignore ce pourquoi elle est entrée en religion ?

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1.2. Consacrés pour la mission

a) Motivations traditionnelles de la vie consacrée

b) Manifestation de l’amour de Dieu

Dans son Exhortation apostolique post-synodale « Vita Consecrata », au Chapitre troisième, le Pape Jean-Paul II définit la vie consacrée comme « manifestation de l’amour de Dieu dans le monde ».

Numéro 72. (Consacrés pour la mission)

À l'image de Jésus, Fils bien-aimé « que le Père a consacré et envoyé dans le monde » (Jn 10,36), ceux que Dieu appelle à sa suite sont eux aussi consacrés et envoyés dans le monde pour imiter son exemple et poursuivre sa mission.

Cela s'applique à tous les disciples en général. Toutefois, cela s'applique de manière particulière à ceux qui sont appelés à suivre le Christ « de plus près », dans la forme spécifique de la vie consacrée, et à faire de lui le « tout » de leur existence.

Leur appel comprend donc l'engagement à se donner totalement à la mission; de plus, sous l'action de l'Esprit Saint, qui est à l'origine de toute vocation et de tout charisme, la vie consacrée elle-même devient une mission, comme l'a été la vie de Jésus tout entière.

De ce point de vue aussi, la profession des conseils évangéliques, qui rend la personne totalement libre pour la cause de l'Évangile, est d'une importance manifeste. On doit donc affirmer que la mission est essentielle pour tous les Instituts, non seulement les Instituts de vie apostolique active, mais aussi les Instituts de vie contemplative.

La mission, en effet, avant de se caractériser par les œuvres extérieures, consiste à rendre présent au monde le Christ lui-même par le témoignage personnel. Voilà le défi, voilà le but premier de la vie consacrée! Plus on se laisse configurer au Christ, plus on le rend présent et agissant dans le monde pour le salut des hommes.

On peut dire alors que la personne consacrée est « en mission », en vertu de sa consécration même, dont elle témoigne en fonction du projet de son Institut.

Quand le charisme fondateur prévoit des activités pastorales, il est évident que le témoignage de la vie et les œuvres d'apostolat ou de promotion humaine sont également nécessaires: en tout cela, le Christ est rendu présent, lui qui est à la fois consacré à la gloire du Père et envoyé au monde pour le salut de ses frères et de ses sœurs.

En outre, la vie religieuse prend part à la mission du Christ par un autre élément qui lui est propre, la vie fraternelle en communauté pour la mission. La vie religieuse sera donc d'autant plus apostolique que le don de soi au Seigneur Jésus sera plus intérieur, la forme communautaire d'existence plus fraternelle, l'engagement dans la mission spécifique de l'Institut plus ardent.

Numéro 73. (Au service de Dieu et de l’homme)

La vie consacrée reçoit la mission prophétique de rappeler et de servir le dessein de Dieu sur les hommes, tel que l'annonce l'Écriture et que la lecture attentive des signes de l'action providentielle de Dieu dans l'histoire le fait apparaître. C'est le projet d'une humanité sauvée et réconciliée (cf. Col 2,20-22).

Pour bien accomplir ce service, les personnes consacrées doivent avoir une profonde expérience de Dieu et prendre conscience des défis de leur temps, en découvrant leur sens théologique profond dans un discernement pratiqué avec l'aide de l'Esprit.

En effet, dans les événements de l'histoire se cache souvent l'appel de Dieu à travailler selon ses desseins en s'intéressant de manière dynamique et féconde aux questions de notre temps.

Comme le dit le Concile, le discernement des signes des temps doit être mené à la lumière de l'Évangile, pour que l'on puisse « répondre aux questions permanentes des hommes sur le sens de la vie présente et de la vie future, et sur leurs relations réciproques ».

Il est donc nécessaire d'ouvrir son âme aux suggestions intérieures de l'Esprit, qui invite à saisir en profondeur les desseins de la Providence. L'Esprit appelle la vie consacrée à élaborer de nouvelles réponses aux problèmes nouveaux du monde d'aujourd'hui.

Ce sont des appels de Dieu que seules des âmes habituées à chercher en tout la volonté de Dieu savent recevoir avec fidélité puis traduire avec courage par des choix qui s'accordent avec le charisme originel et avec les exigences de la situation historique concrète.

Face aux problèmes et aux urgences multiples qui semblent parfois compromettre et même menacer la vie consacrée, ceux qui ont cette vocation ne peuvent qu'éprouver la nécessité de s'engager à porter dans leur cœur et dans leur prière les nombreux besoins du monde entier, tout en œuvrant avec ardeur dans les domaines liés au charisme fondateur.

À l'évidence, leur zèle apostolique devra être guidé par le discernement surnaturel qui sait distinguer ce qui vient de l'Esprit de ce qui lui est opposé (cf. Ga 5,16-17.22; 1 Jn 4,6). Fidèle à la Règle et aux Constitutions, ce discernement est fait dans la pleine communion avec l'Église.

Ainsi, la vie consacrée ne se contentera pas de lire les signes des temps, mais elle contribuera aussi à élaborer et à mettre en œuvre de nouveaux projets d'évangélisation pour les situations actuelles.

Tout cela se fera dans la certitude de foi que l'Esprit sait donner les réponses appropriées aux questions les plus délicates. À ce sujet, il sera bon de retrouver ce qu'ont toujours enseigné les grands maîtres de l'action apostolique: il faut faire confiance à Dieu comme si tout dépendait de lui et, en même temps, s'engager avec générosité comme si tout dépendait de nous.

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Jour 2
Identité profonde de l’être religieux

Maroua nord-Cameroun retraie consacrés

Je suis la vigne, vous êtes les sarments : celui qui demeure en moi et en qui je demeure, celui-là produira du fruit en abondance car, en dehors de moi, vous ne pouvez rien faire. Si quelqu’un ne demeure pas en moi, il est jeté dehors comme le sarment, il se dessèche, puis on les ramasse, on les jette au feu et ils brûlent. Si vous demeurez en moi et que mes paroles demeurent en vous, vous demanderez ce que vous voudrez et cela vous arrivera. Ce qui glorifie mon Père, c’est que vous produisiez du fruit en abondance et que vous soyez pour moi des disciples.
Comme le Père m’a aimé, moi aussi je vous ai aimés : demeurez dans mon amour. Si vous observez mes commandements, vous demeurerez dans mon amour, comme en observant les commandements de mon Père, je demeeure dans son amour.
« Je vous ai dit cela pour que ma joie soit en vous et que votre joie soit parfaite ». Voici mon commandement : aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés. Nul n’a d’amour plus grand que celui qui se dessaisit de sa vie pour ceux qu’il aime. Vous êtes mes amis si vous faites ce que je vous commande. Je ne vous appelle plus serviteur, car le serviteur reste dans l’ignorance de ce que fait son maître ; je vous appelle amis, parce que tout ce que j’ai entendu auprès de mon Père, je vous l’ai fait conna^tire.
Ce n’est pas vous qui m’avez choisi, c’est moi qui vous ai choisis et institués pour que vous alliez, que vous produisiez du fruit et que votre fruit demeure : si bien que tout ce que vous demanderez au Père en mon nom, il vous l’accordera. Ce que je vous commande, c’est de vous aimer les uns les autres. » (Jean 15, 5-17)

2.1. Appelés à aimer, à servir et à témoigner

Rappel

En 1994, je me suis posé une question très importante, dans la plaquette Religieux africain de l’an 2000. Problèmes et urgences. Voici la question : Pourquoi devient-on religieux ? Et voici ce que j’avais écrit avant de répondre à la question.

Trois réflexions d'auteurs explicitent à leur manière la question fondamentale qu'il convient de se poser d'entrée de jeu.

Dans un exposé qui s'inspire essentiellement des Lineamenta de l'Assemblée Spéciale du Synode des Évêques pour l'Afrique, le père Alexandre Motanyane, Oblat originaire du Lesotho, donne large espace aux problèmes relatifs à la pauvreté religieuse. Tout porterait à croire que le contexte du sous-développement empêche le religieux africain d'être fidèle à son engagement surtout quand il se sent dans l'obligation de répondre aux besoins matériels de sa famille. “L'entrée dans la vie religieuse, note Motanyane, peut être l'occasion de conflit entre les exigences de la vie religieuse et la position sociale du candidat dans la vie” [12].

Un deuxième confrère, Oblat zaïrois, réfléchit ainsi sur le sens de la “Messe de Prémices” de nouveaux prêtres:

“Pour les parents, les amis, les connaissances, la famille étendue, le clan, le village, la tribu, etc., c'est d'abord l'honneur (...) Alors des rêves, grands ou petits, sont au rendez-vous. Pour qui a une maison inachevée en durable, le maçon est arrivé. J'ai des projets d'études, le donateur de Bourses s'est rendu visible. Je suis une vieille femme, il ne me sera plus difficile d'obtenir un grain de sel (...) Dès le lendemain de la fête, on frappe à la porte du nouveau prêtre. On s'est endetté, il faut rembourser. On n'a plus rien pour envoyer des enfants à l'école. Le prêtre, en chef coutumier, doit régler les palabres personnelles, familiales, claniques et même tribales (...) Combien de temps cela durera encore?”[13]

Une religieuse africaine, enfin, donne à de telles préoccupations un écho plus personnel encore rapporté par la revue Telema :

“Je suis une africaine de naissance mais occidentalisée par la formation et les règles religieuses pendant 30 ans. Je commence à peine à percevoir les aspects spécifiques de la mentalité africaine, depuis ma nomination au poste de responsable des novices. Je me rends compte notamment que le sens communautaire africain est réellement différent de l'individualisme occidental. Le résultat en est que, la vie religieuse, à cause de son aspect communautaire, me semble 'convenir' à l'âme africaine; elle est apte à épanouir celle-ci. Cependant harmoniser le sentiment familial africain avec certaines exigences de la communauté religieuse fondée sur les vœux me donne du fil à retordre. Je crie simplement 'au secours'.”[14].

Si telle est la réalité vécue dans la conscience des religieux africains, n'avons-nous pas intérêt à nous interroger sur les motivations réelles et le profil du religieux africain du troisième millénaire? Le religieux africain fera-t-il preuve de maturité? Saura-t-il harmoniser l'Evangile, le charisme et la mentalité africaine? Vivra-t-il en perpétuel revendicateur de droits abstraits? Réussira-t-il à se prendre en charge? Se sentira-t-il encore “locataire” chez les “gros propriétaires” de la congrégation à laquelle il appartient pourtant de plein droit? Autant de questions qu'on peut se poser et qu'on se pose effectivement aujourd'hui.

A/ Le religieux, la religieuse est la personne qui aime

Au Pharisien qui l'interroge sur le plus grand commandement de la Loi, Jésus répond : "Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de tout ton esprit : voilà le plus grand et le premier commandement. Le second lui est semblable : Tu aimeras ton prochain comme toi-même" (Matthieu 22, 36-39). On devient religieux pour tendre entièrement à la charité. Or la charité chrétienne selon l'affirmation même de Jésus a deux objets inséparables : Dieu et le prochain. La vie religieuse doit les faire croître simultanément en commençant par l'amour pour le Christ, l'amour des fils pour Dieu le Père et l'amour fraternel pour les hommes. L'amour pour Dieu est premier aux autres amours. L'amour de Dieu conduit à l'amour du prochain (cf. PC 6a).

La vie religieuse est plus une mystique qu'une ascèse.  Elle est impossible à celui qui n'a pas un sens profond de Dieu car elle est avant tout amour de Dieu, recherche de Dieu. Quiconque ne perçoit pas la vie religieuse avant tout comme une relation intime et spéciale avec Dieu lui-même n'a pas compris la réalité-clé de sa vie, malgré la profession extérieure, et par conséquent ni le sens plus profond de son engagement. La vie religieuse est mystique avant tout parce qu'elle réalise une union réelle de personne à Personne, dans l'amour. Elle est mystique ensuite parce qu'elle est en rapport avec le mystère dont Paul est devenu messager (Romains 16, 25, Ephésiens 3). Le religieux ne peut être l'homme de l'amour sans réserve s'il n'a pas découvert au départ, de manière lucide, l'amour de Dieu pour nous.

a) L'amour envers Dieu essence de la vie religieuse

En quoi l'amour constitue-t-il l'essence de la vie religieuse ? Théologiquement parlant, un religieux n'est pas religieux parce qu'il a émis des vœux de religion. L'émission des vœux constitue devant l'Église une personne juridiquement religieuse. Seul l'amour constitue une personne théologiquement religieuse, même si la pratique des vœux est nécessaire à l'amour religieux.

Voici quelles sont les caractéristiques de l'amour avec lequel le religieux s'adresse à Dieu :

b) L'amour envers les frères essence de la vie religieuse

L'essence de la vie religieuse ne consiste pas seulement en un amour envers Dieu mais aussi en un amour envers les frères. Les caractéristiques de cet amour présentent aussi un accent particulier.

B/ Le religieux, la religieuse est la personne qui sert

L'Église n'est pas seulement "koinônia", mais elle est aussi "diakônia", c'est-à-dire ser­vice. Au religieux incombe un service tout particulier, correspondant au poste qu'il occupe dans l'Église et aux choix radicaux effectués par lui. Il est appelé à un super service, il doit servir plus et servir mieux, parce que, par la sequela christi, il s'est libéré de tout ce qui constitue obstacle au service d'autrui.

a) Service de témoignage

Dans la Bible, le témoin présente les caractéristiques suivantes : - quelqu’un qui a fait l'expérience de Dieu (1 Jean 1, 1); - qui a été bouleversé par l'ex­périence de Dieu; - qui sent le besoin irrésistible d'annoncer aux autres son expériences de Dieu; - qui réussit avec une puissance humainement inexplicable, à bouleverser et convertir les autres. Le monde a besoin de témoins. L'homme a plusieurs besoins mais il a surtout besoin de Dieu; il est le plus grand mendiant de Dieu. Mais pour le trouver il doit, souvent, trouver des personnes qui ont déjà trouvé et expérimenté Dieu : il a besoin de témoins.

b) Service de l'évangélisation

Aux disciples Jésus à donné le mandat d'évangélisation. Pour Matthieu et Marc, évangélisation signifie "annoncer au monde l'Évangile" (Matthieu 28, 19; Marc 16, 15). Pour Luc, au contraire, elle signifie "être témoin du Christ" (Actes 1, 8). La signification de ces textes est complémentaire. Comment peut-on évangéliser sans témoigner ? Comment peut-on témoigner sans sentir le besoin d'annoncer la Bonne Nouvelle ?

c) Service de la prophétie

Le religieux doit être une prophétie vivante : il a fait des choix d'humilité; il est un évangile vivant, conteste le monde et annonce la réalité du monde fu­tur. Il ne doit pas hésiter à marcher à contre-courant de la vie ordinaire.

Au sujet du témoignage prophétique dans la vie communautaire, intéressante est la pensée de la soeur Kambire :

“Au sein de la communauté, la religieuses africaine est en soi prophétesse et témoin de la vérité, de la justice et de la réconciliation de Jésus Christ pour tous les peuples. Cet aspect exige d’elle courage, audace, liberté pour dénoncer et redresser certaines malformations culturelles et soupçons qui divisent, sèment la discorde, la méfiance et les mésententes entraînant parfois des contre-témoignages évangéliques et le manque d’épanouissement de certaines consacrées”[17].

d) Service de la promotion humaine et chrétienne

L'Évangile vise à créer l'homme intégral, l'homme parfaitement humain, qui réalise toutes les dimensions de son être, spécialement la dimension plus profonde qu'est l'ouverture à Dieu. Cela suppose deux choses : - une libération de l'homme de tous les esclavages externes (misère, faim, esclavage politique, économique, etc.); - mais la créa­tion intégrale de l'homme suppose surtout la libération de l'homme de divers esclavages in­ternes ou idoles (l'homme peut se faire esclave des choses, des personnes, de lui-même...). Le religieux appelé à servir l'homme doit orienter son service vers ces deux objectifs.

C/ Le religieux, religieuse est la personne qui témoigne

Les voeux, signes nécessaires de l'amour religieux[18]. L'essence de la vie religieuse, redisons-le, consiste à aimer : un amour vécu avec des qualifi­catifs absolument originaux. Toutefois, la pratique concrète des conseils évan­géliques constitue la manifestation nécessaire de la vie religieuse. Un amour qui ne se manifeste pas sous ces signes ne serait pas un amour constitutif de la vie reli­gieuse. S'il est vrai qu'il n'existe pas de vie religieuse authentique sans cet amour authentique, il est aussi vrai qu'il n'existe pas de vie religieuse si cet amour ne s'exprime concrètement dans la pratique des conseils évangéliques. Les moyens sont nécessaires pour atteindre la fin.

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2.2. Communauté pour la mission, source de fidélité

a) Pendant le Concile

Au moment du Concile[19], la vie communautaire était essentiellement la "vie en commun": communauté-uniformité, communauté-régularité, communauté d'exercices, communauté d'observances. Réunis par l'autorité pour une œuvre précise, on ne parlait pas tellement de valoriser les aptitudes de chacun des membres. Il n'était de bonne récréation que prise ensemble. Le supérieur était avant tout chargé de maintenir la règle et la régularité, critères du "bon religieux". Les échanges spirituels étaient des échanges intellectuels sur des sujets religieux, très peu une mise en commun d'expériences religieuses personnelles. Les exigences de l'apostolat étaient assez habituellement subordonnées à la vie commune.

b) Évolution depuis le Concile

Il y a trois étapes de l'histoire récente de la communauté religieuse.

  1. La première étape est représentée par la découverte de la personne au sein de la communauté.
  2. La seconde étape commence à partir de 1968 avec intérêt à la communauté en tant qu'elle est fraternelle, un projet évangélique, lieu de partage de la foi, comme espace possible mais exigeant vécu dans la fatigue et l'espérance.
  3. La troisième étape, enfin, est marquée par la découverte de la réalité du monde et de ses problèmes et du lien entre communauté et monde des hommes[20] .

c) caractéristiques de cette évolution

Mais qu'est-ce qui caractérise une communauté de communion?

Comparons les deux types de vie. La spiritualité de la soumission à la volonté de Dieu s'est ouverte à la fraternité et à l'amitié dans le Christ, lesquelles se constituent et s'approfondissent principalement autour de l'eucharistie. Alors que la conception antérieure était surtout ascétique, la nouvelle est théologique.

d) Fidélité à la communauté

Il est vrai que de nature, les Africains ont un sens aigu de la vie en commun. Ils “n'ont pas besoin de parler de la communauté, ils la vivent intensément”, dit le fondateur de la communauté de l'Arche[21].

Parlons de la communauté chrétienne religieuse, lieu où les membres vivent une profonde intersubjectivité par vocation, lieu caractérisé par “l'être-ensemble au nom de Jésus-Christ”. Parmi les jeunes qui y entrent enthousiastes, certains découvrent très tôt les illusions dues à une conception erronée de la communauté chrétienne religieuse, cadre par excellence du radicalisme évangélique, lieu d'amour fraternel, lieu de relations vraies, “lieu privilégié de l'affrontement de l'autre en tant que 'autre', dans sa différence et dans sa spontanéité, capable de me mettre en question et de me révéler à moi-même en me promouvant”[22].

Trois causes d'illusion méritent d'être mentionnées.

  1. La première, c'est que certains Africains pensent que la communauté est un endroit de sécurité. D'où la recherche acharnée d'une protection éphémère qui ne cultive que l'irresponsabilité.
  2. La seconde, c'est que d'autres pensent que la communauté est une réponse aux intérêts personnels. D'où la course aux biens matériels pour soi ou pour sa famille.
  3. La troisième, enfin, c'est que d'autres encore croient que la communauté est un collectif d'uniformité et de nivellement. D'où l'obsession de se comparer aux autres, qui n'engendre que jalousie, inquiétude, complexes.

Trois problèmes troublent également la plupart des communautés religieuses.

  1. Tout d'abord, la différence culturelle. Très souvent, le fait d'appartenir à différents groupes culturels ayant chacun sa façon de penser, d'agir et de concevoir les choses complique les rapports interpersonnels. L'exemple le plus frappant est la tendance à vivre seul tout en étant en communauté.
  2. Ensuite, l'agressivité. Les jeunes qui ne se sentent pas acceptés dans la communauté tendent à tout contester, ce qui est signe de personnalité non équilibrée totalement et de profonde insatisfaction devant la fonction à exercer.
  3. Et, enfin, la conflictualité. Les différences sociales et les différences des générations excitent souvent les membres d'une communauté à s'opposer les uns aux autres.

Il convient de signaler, en outre, qu'il existe des conflits “sans cause” dans nos communautés, ceux qui constituent l'arme la plus destructive de la vie des religieux. Ces conflits, souvent produits de l'aigreur, sont fréquents là où il y a des religieux à problèmes. Pourquoi tel ou tel jeune, après avoir passé une soirée agréable, se réveillerait-il avec un visage et des gestes rageurs? En réalité, la cause existe, mais puisqu'il n'ose pas l'exprimer, le conflit paraît sans cause. L'ouverture faisant défaut, l'accompagnement spirituel apparaît souvent impuissant, ou mieux insuffisant quant à porter remède à la situation de crise. Voilà où s'impose la nécessité d'une visite de psychologues qualifiés.

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Notes:

[1] GUY J.-C., La vie religieuse, mémoire évangélique de l'Église, Paris, Centurion, 1987, p. 109.

[2] De CANDIDO L., « Vie consacrée », in Dictionnaire de Vie spirituelle, Paris, Cerf, 1987, p. 1160-1161.

[3] Cf. CANTALAMESSA R., La sobre ivresse de l’Esprit, t.1, Paris, Desclée de Brouwer, 1995, p. 85-101.

[4] Cf. de CANDIDO L., « Vie consacrée », in Dictionnaire de Vie spirituelle, Paris, Cerf, 1987, p. 1160-1161.

[5] Pour détails, voir MUSUMBI J.B., « Vie consacrée, mission avant tout spirituelle », in Revue de spiritualité africaine, 5 (1999), p. 38-55.

[6] HOSTIE R., Le discernement des vocations, p. 78s.

[7] HOSTIE R., Op. Cit.

[8] Etre moine (Coll. « Semeurs »), Paris, Cerf, 1982, 43.

[9] Dans le monde, pas du monde. La « vie religieuse apostolique », Bruxelles, Lumen Vitae, 1981, 17-19.

[10] Ibid., p. 20.

[11] Cf. MUSUMBI J.B., Religieux africain de l’an 2000, op. cit., p. 15-20.

[12] MOTANYANE A., "Inculturation de la vie religieuse en Afrique", Rome, 1991, in Documentation OMI, n° 191, mars 1993, p. 9.

[13] (Un prêtre parmi tant d'autres), "Messe de Prémices : quel sens ?", in Omi-Zaïre , n° 5, 1992, p. 3-4.

[14] Texte cité par Telema, n°11, 1977, p. 39.

[15] AUGUSTIN, De sancta virginitate, cc. 54-55: PL 40, 428.

[16] DE MARTINI N., Sessualità linguaggio d'amore, 4a ed., Roma, Paoline, 1988, 71-96.

[17] KAMBIRE D.-Rachel, Religieuse africaine et sa mission prophétique aujourd’hui, Kinshasa, 1994-95, p. 39.

[18] Nous parlerons longuement des voeux comme témoignage dans nos prochains développements.

[19]Voir de COUESNONGLE V., "Communauté de vie", in DVS, 152-161.

[20] Cf. SECONDIN B, "Comunità religiosa et comunità ecclesiale", 49-51.

[21] VANIER J., La communauté, lieu du pardon et de la fête, Paris, Fleurus, 1979, p. 7.

[22] VATA Diambanza, La communauté, lieu de l'accueil mutuel. Vivre en communautés missionnaires apostoliques, Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1991, p. 7.

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