Nous sommes le 17/07/2018 et il est 04h04 TU+2 - "L'Eglise attend de vous tous un puissant secours dans sa détresse" (Eugène de Mazenod, 1823)

Bousculer mon image religieuse
dans l'aujourd'hui du monde

Session RCM, Mbanza-Ngungu 27-29 juillet 2008
(jb musumbi)

Introduction

Dans ma précédente réflexion intitulée Religieux africain de l'an 2000, parue aux Editions Baobab en 1994, je proposais dix fidélités comme chances de la vie consacrée telle qu'elle est vécue particulièrement en Afrique.[1] Les quatorze ans écoulés m'ont permis d'évaluer mes convictions grâce à de nombreux voyages d'animation spirituelle dans plusieurs pays d'Afrique. Partout j'ai été impressionné à la fois par l'intérêt suscité par la brochure dans des maisons de formation, et la soif d'approfondissement.[2] Puisque l'homme est un être itinérant – homo viator – ‘toujours en chemin vers l'accomplissement de sa plénitude', nous avons l'impérieux devoir de cultiver le dynamisme de la liberté intérieure en combattant l'illusion et l'incohérence dans l'engagement religieux.

Chapelle missionnaires de l'enseignementLe choix du thème 'Bousculer mon image religieuse dans l'aujourd'hui du monde' s'inspire du souhait du Souverain Pontife, Jean-Paul II, exprimé dans l'Exhortation Vita Consecrata, en 1996 :

Je souhaite que la réflexion se poursuive pour permettre l'approfondissement du grand don de la vie consacrée dans la triple dimension de la consécration, de la communion et de la mission, et que les personnes consacrées, hommes et femmes, en plein accord avec l'Église et avec son Magistère, trouvent ainsi une ardeur nouvelle pour faire face spirituellement et apostoliquement aux défis qui se présentent.(VC 13)

Désireux de marcher en approfondissant la réflexion amorcée, je voudrais, dans ce partage qui se veut être une invitation pressante à la conversion personnelle, suggérer une manière de bousculer l'image religieuse dans le contexte actuel du monde. Entendons par le verbe ' bousculer', la capacité d'apporter un changement complet dans son style de vie et d'inciter à aller plus vite, presser. Et par le mot 'image' au figuré : « ce qui reproduit, imite ou évoque quelqu'un, quelque chose ; représentation mentale d'un être ou d'une chose .»[3]

Ainsi, prétendre à bousculer mon image religieuse, c'est reposer le problème de l'identité religieuse, ou mieux du sens, de la crédibilité et la pertinence de la vie consacrée dans le contexte africain. En d'autres termes, c'est désirer vivement répondre à une triple question essentielle, en commençant d'abord par se regarder dans un miroir. Les gens ont-ils besoin de mon image ? Quelle image de moi-même suis-je en train d'offrir au monde qui m'entoure ? Et que dois-je faire davantage pour améliorer mon image ? La réponse à ces interrogations dépendra inévitablement de ces deux autres. L'image est-elle la réalité de ce que nous sommes ? Que connaît-on réellement par l'image ? Autant de questions qui méritent notre attention.

Nul n'ignore combien ‘l'évolution rapide et constante de la société a marqué la psychologie d'un grand nombre et a fait naître des doutes de la possibilité d'un engagement à vie.'[4] Ainsi la fidélité paraît-elle un concept absurde ! Dans ce contexte, les chances de la vie consacrée dépendent, en outre, d'un triple impératif : redynamiser la vie chrétienne ; répondre aux attentes de l'Eglise ; et s'éduquer aux vertus humaines.

 

A. Redynamiser la vie chrétienne

Réflexion personnelle et discussion :

  1. Donnez quelques images positives et négatives de la vie religieuse ?
  2. Quels sont les signes d'un choix de vie religieuse libre et responsable ?

S'il était nécessaire de donner une définition descriptive de la vie religieuse, ce qui d'emblée aiderait à mieux comprendre la pertinence de mon partage, je rappellerais trois éléments fondamentaux.

Dans cette situation combien engageante de l'état religieux, la redynamisation de la vie chrétienne est une vibrante invitation à acquérir une mentalité de foi et à prendre conscience des exigences de son baptême, à s'intégrer activement à la communauté ecclésiale et à intégrer foi chrétienne et vie quotidienne.[6]

1. Acquérir une mentalité de foi

Chose évidente, le projet religieux est fondé immédiatement sur des réalités de la foi. Il est choisi à cause de Dieu et de son Règne. Et la foi, selon la lettre aux Hébreux, est « une manière de posséder déjà Chapelle soeurs Immaculée conceptionce qu'on espère, un moyen de connaître des réalités qu'on ne voit pas. »

Cette foi qui engage toute la personne dont l'avenir demeure caché dans la pensée divine présente une double caractéristique. D'une part, la foi est la racine de notre vie spirituelle, puisque sans elle nous ne pouvons plaire à Dieu (He 11, 6). D'autre part, elle est la condition permanente de la vie spirituelle : la nécessité de s'appuyer sur la Parole de Dieu ne pourra être éliminée avant la vision éternelle. En effet, seule la Parole de Dieu accueillie et mise en œuvre produit en nous une mentalité de foi, c'est-à-dire « la capacité d'interpréter les réalités selon la pensée du Christ, et de trouver dans la doctrine révélée des valeurs et des motifs inspirateurs de vie », précise De Fiores.

Il s'ensuit qu'acquérir une mentalité de foi suppose un élan constant de conversion personnelle. Mais comment mesurer le degré de notre attachement au Seigneur ? Peut-être la référence aux trois modes de conversion classique dans la vie spirituelle aiderait-elle à mieux se situer. La conversion préliminaire : passer de la non-foi à la foi. La première conversion : quand la personne décide de considérer toute sa vie à la lumière de la foi. Le sens de la vie change et, peu à peu, la vie spirituelle prend forme. La vocation religieuse ou sacerdotale présuppose cette première conversion. Il arrive toutefois que le primat des valeurs de la foi ne transforme pas totalement l'âme ni ne conduise à la donation totale de la personne. Vient alors la seconde conversion par laquelle la personne se soumet totalement à l'action de Dieu et se propose de suivre toujours l'inspiration divine pour parvenir à la plénitude de la vie spirituelle.

Aussi la notion de conversion se rapproche-t-elle à celle du commencement de la vie spirituelle. Entendons par ‘commencement de vie spirituelle' le moment "où la personne humaine se considère responsable de sa vie devant Dieu, c'est-à-dire lorsque la relation à Dieu devient une relation totale de personne à personne"[7]. En d'autres termes, toute vie chrétienne remonte au baptême ; mais la vie spirituelle chrétienne personnelle ne commence que par sa prise de conscience et par un ferme engagement dans l'Église.

2. Prendre conscience des exigences de son baptême

Loin de s'arrêter à la simple conviction d'être à la suite du Seigneur, la personne consacrée doit prendre conscience des exigences de son baptême dans toutes ses dimensions. Relevons quelques aspects.

Les chrétiens conscients de la réalité du baptême suivent ses appels tels qu'ils se trouvent explicités par le Nouveau Testament :

Il faut donc parvenir à une option fondamentale pour le Christ.

3. S'intégrer activement à la communauté ecclésiale

Le caractère communautaire du salut exige une participation active et responsable à la vie de l'Eglise, communauté de foi. Le sens de responsabilité des religieux et religieuses se vérifie dans leur capacité de vivre une vie consacrée authentique. Cela ne signifie pas qu'elles la vivent sans difficulté ni combats, sans blessures ni défaites, mais parce qu'elles l'harmonisent avec leur être, leur projet. Pour Laurent Boisvert[8], choisir la vie consacrée avec responsabilité suppose trois conditions :

4. Intégrer foi chrétienne et vie quotidienne

Le chrétien doit être attentif aux signes des temps et aux appels de Dieu qui sont contenus dans les événements de la vie. Il doit témoigner dans le monde selon les exigences de la morale évangélique. Il aura le sens de la justice et de l'engagement responsable dans son travail et sa famille. Il aura le sens du pardon et de l'amour actif, de la pauvreté, de l'authenticité, de l'amitié.

 

B. Répondre aux attentes de l'Eglise : VC 109

Réflexion personnelle et discussion :
A la lumière de notre première journée centrée sur la redynamisation de la vie chrétienne,

  1. Connais-tu une religieuse qui manque d'épanouissement ? (Il ne s'agit pas de citer son nom mais de penser à elle).
  2. Pourquoi le manque d'épanouissement ?
  3. Quelles sont les stratégies pour la rendre heureuse ?

Vouloir bousculer son image religieuse, c'est d'abord retrouver le sens spirituel de son engagement et correspondre aux attentes de l'Eglise. En cette deuxième journée de notre session, laissons-nous bousculer par les attentes de l'Eglise en nous arrêtant au numéro 109 du document Vita Consecrata. S'adressant aux personnes consacrées, dans la conclusion de son Exhortation, Jean-Paul II exprime fortement ce que je considère comme attentes de l'Eglise.

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C. S'éduquer aux vertus humaines

Réflexion personnelle et discussion :
Dans le contexte de ton monde ou ta société,

  1. Quels sont les trois premiers signes des temps ou les défis à relever ?
  2. De manière générale, quelles sont les trois priorités sur lesquelles travailler sérieusement pour bousculer l'image religieuse ?

Voici quels sont, selon Campanini, les fruits de la liberté chrétienne[9], ou mieux les fruits d'un choix libre et responsable de la vie consacrée :

Mon expérience personnelle montre que beaucoup de failles dans la vocation s'expliquent par l'immaturité humaine des sujets. Voilà pourquoi il convient, dans ce troisième point du partage, de prendre en considération l'éducation aux vertus humaines (psychologiques et morales) et à la maturation des sujets. "On ne peut pas être chrétiens et d'authentiques religieux si l'on n'est pas des hommes complets"[10]. Entendons par vertu (virtus), la "disposition constante qui porte à faire le bien et à éviter le mal". Je voudrais m'arrêter brièvement à celles qui me paraissent indispensables.

1. Capacité de réflexion, équilibre et ordre

Nul n'ignore que le choix responsable de la vie consacrée exige à la fois la sagesse et un effort intellectuel indispensable, ou mieux une connaissance normale et suffisante de ce qu'on choisit[11]. Salle session missionnaires de l'enseignementOr l'homme sage radicalise le centre de toutes les vertus humaines qu'est l'équilibre (intellectuel, de personnalité, affectif et sexuel). Je pense plus à cet équilibre intellectuel qui consiste à mettre les choses à leur juste place, en tenant compte de leur valeur.

"Nombreuses sont, en l'occurrence, les personnes engagées depuis longtemps dans la vie religieuse qui regrettent de ne pas avoir adéquatement compris la nature du vœu de chasteté lors de leur profession". Entendons par réflexion, "l'action de réfléchir, d'arrêter sa pensée sur quelque chose pour l'examiner en détail... observation, critique adressée à quelqu'un"[12]. Au plan théologique de la vie religieuse, on pourrait dire que la réflexion est "la capacité de se soumettre avec intelligence aux autres, à ce que l'un pense, décide, dit, fait.... ".

Afin d'éviter les erreurs graves et les frustrations, les religieux, religieuses, supérieurs ou sujets, doivent se former non seulement à ce type de réflexion mais aussi à l'ordre qui conduit à Dieu, disait saint Augustin. Il consiste entre autres à s'imposer ou imposer une discipline en soi-même ou autour de soi, à porter remède aux situations fâcheuses; à exprimer sa pensée avec cohérence, etc., il nous faut l'esprit de leadership, la capacité d'organiser, de diriger et de commander quand il le faut pour le bien de l'Église entière[13]. Cela suppose le temps de s'asseoir, de se concentrer, de méditer, de penser, de doser son imagination, de calculer les risques, etc. Dans le genre de vie qui est le nôtre, c'est l'unique remède efficace contre l'impulsivité, l'impatience, l'improvisation. Rien de plus déconcertant que le fait d'agir avant de réfléchir, de travailler sans moindre planification.

2. Intuition et compréhension

L'intuition (de intus: dedans), c'est "la saisie immédiate de la vérité sans l'aide du raisonnement. La faculté de prévoir, de deviner". C'est la capacité de lire dedans les personnes, les événements, les circonstances... sans recourir aux longs raisonnements. Tandis que la compréhension est "cette vertu qui me pousse à comprendre l'autre, à lire du dedans ses exigences et ses problèmes, à me mettre dans sa peau, à m'engager pour lui". A ce type d'intuition et de compréhension doivent se former les personnes consacrées. En effet, l'intuition est un peu innée et un peu une vertu à laquelle il faut se former bien que l'homme soit porté plus à raisonner et la femme à deviner.

A l'instar de Jésus qui savait ce qui était dans le cœur de l'homme (Jn 2, 25), nous devons nous habituer à comprendre ce qui est dans le cœur de nos frères et sœurs pour mieux être à leur service, en adaptant notre comportement aux exigences de leur croissance, ou mieux en cherchant à les comprendre. C'est par manque d'intuition profonde que certains animateurs de communautés commettent des erreurs très graves en parlant, en décidant et en faisant tout le contraire de ce qu'on devrait dire, décider, faire si on avait la capacité de comprendre ce qui est dans le cœur du confrère ou de la consœur. Et pourtant sur le cheminement vocationnel, beaucoup ont besoin de la compréhension du formateur, qui doit se manifester dans la confiance et la générosité.

3. Prudence et contrôle de soi

Le témoignage prophétique, selon Vita Consecrata, "s'exprime aussi par la dénonciation de ce qui est contraire à la volonté divine et par l'exploration de voies nouvelles pour mettre en pratique l'Évangile dans l'histoire, en vue du Royaume de Dieu" (n° 84). Cette mission ne peut se réaliser valablement sans la prudence, "l'attitude qui consiste à peser à l'avance tous ses actes, à apercevoir les dangers qu'ils comportent et à agir de manière à éviter tout danger, toute erreur, tout risque inutile". Elle ne peut non plus se réaliser sans un véritable contrôle de soi, la caractéristique de l'homme qui a atteint l'auto possession. L'homme mature réussit à penser, aimer, décider, vivre selon les exigences de la raison et de la foi, sans se laisser déranger par les personnes, les choses, les circonstances, les états d'âme, les passions.

Combien d'erreurs ne commettons-nous pas dans nos relations interpersonnelles, dans nos engagements missionnaires et dans le discernement vocationnel faute de prudence? Si chacun doit être prudent dans le discernement de ses aspirations personnelles, le supérieur prudent doit éviter de s'obstiner à confier de lourdes responsabilités à celui qui s'en reconnaît incapable, ou d'affecter par complaisance un sujet là où sa vocation s'exposerait au "vent du midi" qui brûle toute fleur de vertu".

Sous cet angle, loin d'être considérée comme une lâcheté, un manque de courage, une indécision chronique, la prudence chrétienne est "cette vertu qui nous suggère l'attitude à assumer dans une circonstance déterminée pour la plus grande gloire de Dieu, pour le grand bien d'autrui et pour ma grande croissance". C'est à cette prudence chrétienne que nous devons former nos jeunes ou nous former nous-mêmes, si du moins nous ne voulons pas passer d'erreur en erreur. Une parole blessante suffit pour déclencher l'ennemi de l'obéissance qu'est l'antipathie. D'où la nécessité de former aussi à la maîtrise de soi qui se manifeste dans la douceur que st Paul qualifie de fruit de l'Esprit (cf. Gal 5, 23).

4. Loyauté, respect et confiance

Les Africains “n'ont pas besoin de parler de la communauté, ils la vivent intensément”, dit le fondateur de la communauté de l'Arche[14]. Mais la communauté naturelle est différente de la communauté chrétienne religieuse, lieu où les membres vivent une profonde intersubjectivité par vocation, lieu caractérisé par “l'être-ensemble au nom de Jésus-Christ”. C'est le cadre par excellence du radicalisme évangélique, lieu d'amour fraternel, lieu de relations vraies, “lieu privilégié de l'affrontement de l'autre en tant que ‘autre', dans sa différence et dans sa spontanéité, capable de me mettre en question et de me révéler à moi-même en me promouvant”[15]. La communauté est d'inspiration évangélique quand les réalités suivantes sont présentes: la fraternité et l'accueil, la communication, l'amitié et le dialogue, l'égalité et la mobilité, bref le respect et la confiance dans les autres, fruit de l'Esprit (cf. Gal 5, 22).

Une des merveilles apportées par l'évolution du Concile Vatican II, c'est la découverte de la personne au sein de la communauté. On est passé d'une communauté d'observances à une communauté de communion caractérisée par l'authenticité des rapports humains et par le partage de foi. Un peu partout l'accent est mis sur l'importance de la personne, le respect de ses aptitudes et de son cheminement intérieur, l'importance de la responsabilité personnelle[16]. En effet, "chaque personne en tant que créature image de Dieu, vaut plus que tout l'univers et est digne d'estime et de respect même si ses idées sont fausses, même si son comportement est répréhensible". Le respect nous aide à ne pas sous-estimer les autres et les faire souffrir, à les estimer et à leur montrer cette estime digne de la personne humaine, à les aider à réaliser pleinement leur personne. 

La personne consacrée dans sa communauté a besoin non seulement de ce type de respect mais aussi de la confiance. Car, en pédagogie, "on ne peut pas éduquer si l'éduqué se rend compte que l'éducateur n'a pas confiance en lui", Entendons par confiance "le sentiment de sécurité de celui qui se fie à quelqu'un, à quelque chose... sans crainte d'être trompé, sans hésiter, en toute sûreté". C'est la vertu qui nous pousse à nous confier aux autres, à leur bonté, à leur possibilité de récupération. Rien de plus écœurant que la méfiance, le manque de respect envers la personne humaine et le manque de loyauté. Par loyauté, "test de la valeur humaine d'une personne et du respect que cette personne a envers les autres", l'homme maintient la parole donnée.

5. Courage et patience

Le courage est la vertu humaine "qui m'aide à affronter, avec calme et sérénité, les situations difficiles de la vie", tandis que la patience "me pousse à supporter avec grande sérénité intérieure et grand calme extérieur les adversités qui proviennent des situations ou des personnes". Le courage suppose équilibre, conviction, constance, confiance dans ses propres idéaux, alors que l'impatience est syntôme d'immaturité, de vulnérabilité, de fragilité intérieure, de non acceptation de la réalité, de non acceptation de l'autre.

Dans certaines difficultés inhérentes à la consécration religieuse, les disciples du Christ devraient avoir le courage chrétien qui conduit au martyre qui a pour base la conviction que Dieu est le Rocher de l'homme. "Seul l'homme courageux fait des grandes choses". Parfois, certains responsables renoncent aux prérogatives qui sont les leurs par manque de courage dans la prise des décisions. Rien de plus aberrant que la poltronnerie, la couardise, ne pas savoir prendre courageusement position par peur. D'autres par contre se précipitent à prendre des décisions impopulaires faute de patience. Ils ne prennent pas le temps de dialoguer et de mûrir la réflexion avant de réagir aux critiques négatives à leur endroit.

6. Sincérité, ouverture, confidence

Les religieux doivent cultiver la sincérité et l'ouverture et la confidence. La sincérité consiste à ne pas dire ce qui est faux et à ne pas se comporter faussement. Sans la vertu fondamentale qu'est la sincérité on construit sa vie spirituelle sur le sable. L'ouverture consiste à ouvrir les secrets de son cœur à la personne qui mérite notre confiance. L'ouverture exige parfois un certain effort par manque de simplicité, d'humilité ou de confiance en l'autre. Tandis que la confidence consiste à ouvrir les secrets de son cœur à une personne à qui on se confie en profondeur. C'est la vertu des amis. Elle ne comporte plus d'effort, mais douceur, suavité, soulagement.

A l'instar de Jésus qui fut l'homme de la sincérité, le maître de la sincérité, le martyre de la sincérité, très doux envers les pécheurs sincères mais très sévère envers les pharisiens hypocrites, les religieux doivent entretenir de franches relations entre eux et avec le monde qui les entoure. Ils doivent surtout tenir à la parole donnée, sans compromission. Le supérieur doit être présent dans la communauté, "non pas pour "commander, contrôler, punir", mais surtout pour "conscientiser, stimuler, orienter"[17]. Je me demande pourquoi certains parlent plus facilement avec le monde extérieur qu'à leurs propres consœurs ou consoeurs? Et pourquoi certains responsables n'aiment pas dire les vraies raisons du départ de la congrégation?

7. Accueil, capacité d'écoute, discrétion

Appelée à vivre selon l'Évangile, la communauté religieuse est un lieu d'accueil mutuel. Premier acte dans la rencontre de l'autre, l'acte d'accueil a de l'impact direct sur la personne. De fait, de la qualité de l'accueil dépend la qualité de dialogue. Si malgré le rendez-vous pris, je n'ai pas le temps de recevoir le confrère qui vient expressément chez moi, je ne suis pas disponible et je ne le respecte pas. Et si je ne lui laisse pas le temps de partager ce qui l'habite profondément tout simplement parce qu'il n'a rien à m'apprendre ou à changer de ce que je pense de lui, j'ignore les trois lois du dialogue qui sont: savoir écouter, reconnaître l'autre comme un interlocuteur valable, et répondre "au vrai de la demande". Sans cela, il est difficile de discerner ensemble la volonté divine sur chacun.

En effet, l'acte d'accueil doit s'accompagner de la capacité d'écoute, qui ne signifie pas seulement dresser les oreilles. "Cela signifie bien d'autres choses: je suis ici pour toi et je t'écoute avec l'esprit, le cœur, avec tout mon être, je te comprends, je m'occupe de tous tes problèmes, tu n'es plus seul, tu peux te confier à moi, je t'aiderai... La capacité d'écoute suppose celle de susciter la confiance de l'autre, ce qui implique une série de vertus et d'attitudes: éviter la distraction, contrôler la manière de parler et le ton de la voix, avoir beaucoup de discrétion, avoir la grande liberté d'intervenir". Pour nous chrétiens, l'écoute de l'autre c'est l'écoute de Dieu. Voilà pourquoi la vraie communication avec l'autre doit tendre à "une transformation réciproque des mentalités et des comportements. Elle doit laisser une marque d'amour et de mieux-être". Le supérieur est donc appelé à plus d'humilité et d'écoute, les sujets à plus de maturité et de responsabilité. Chaque membre doit mettre au service de la communauté et de la mission apostolique ses dons, charismes et capacités.

Mais concrètement combien savent écouter ? Pour y arriver, il faut écouter humblement, patiemment, avec tout son cœur et en "renonçant à son esprit propre et à toute théorie, sinon on n'écoute pas, mais on interprète, on transforme". Puisque l'autre est différent et en même temps semblable à moi, je l'écoute vraiment si je respecte ce qu'il porte en lui d'unique. Raison pour laquelle nous devons nous former à la discrétion qui est un très grand signe d'honnêteté, de respect de la personne, de l'amitié. La discrétion consiste, en effet, "à garder les confidences reçues ou à ne pas propager, sans motif, paroles, actions ou faits dont la conscience pourrait causer dommage chez quelqu'un". Je pense précisément aux secrets naturel, confidentiel, professionnel et sacramentel où le manque de réserve est une très mauvaise manipulation de l'intimité d'autrui.

8. Simplicité et sens de responsabilité

Parmi ceux et celles qui vont vers la vie religieuse, beaucoup ont été attirés par la simplicité des membres de leur famille d'appartenance. Ce qui est simple attire, dit-on. "Dieu est simple" (Deus simolex est), d'après la théologie traditionnelle. Voilà pourquoi il nous attire tous à lui pour son service dans l'Église. Ainsi, ne peut s'approcher de ce Dieu simple que celui ou celle qui cultive la simplicité de type psychologique et moral. La première consiste à atteindre l'unité ou l'harmonie intérieure. L'homme libéré de la domination des émotions, des états d'âme, peut dialoguer avec les autres sans peur ni remords, sans anxieté ni agitation  bien qu'avec prudence. Quant à la simplicité morale, elle consiste à saisir l'essentiel de la moralité. L'homme oriente sa volonté vers ce triple idéal: "Dieu à aimer, servir et rejoindre; les frères à aimer, servir, construire, sauver; et soi-même à aimer, construire, sanctifier et sauver".

Mais la simplicité suppose le sens de responsabilité dans la communauté, l'usage de la liberté intérieure pour son vrai bien et le bien des autres. Ainsi vouloir maintenir les sujets dans la condition de minorité psychologique et morale, de manière à ne pas parvenir à gérer leur propre vie, est une atteinte grave à la dignité humaine. Le mieux serait que la formation rende la personne capable d'agir de manière responsable en fonction de sa croissance et de celle d'autrui. En tant qu'image de Dieu-Amour, l'homme assume pleinement sa responsabilité quand il devient "un être-tout-amour", c'est-à-dire une liberté.

Quête de liberté et désir de se prendre en charge. Voilà deux signes des temps auxquels nous devrions absolument répondre. Pendant que tous, grâce au processus de démocratisation, apprennent à s'exprimer librement bien qu'imparfaitement encore, à faire valoir leurs droits longtemps méconnus des institutions dictatoriales[18], il est tout à fait dommage de constater que certains religieux ne permettent pas à leurs confrères ou consœurs d'exprimer leur opinion: on leur coupe la parole. Serait-ce une bonne pédagogie quand bien même les jeunes abusent parfois en relativisant le règlement de la maison, en pensant que liberté signifie ne pas rendre compte de sa vie à son supérieur!

Certes, à l'heure de la responsabilisation, nous devons nous débarrasser de tout esprit d'attentisme. A l'instar du Christ venu pour servir et non pour être servi, il faut cultiver la capacité de travail et la serviabilité sans laquelle l'individu ne pense qu'à lui-même plutôt qu'aux autres (égoïsme). L'Afrique n'a plus besoin de religieux paresseux, incapables de se salir les mains et de se nourrir à la sueur de leur front. Certains religieux oublient souvent qu'ils ont reçu en partage la mission d'aimer, de servir et de témoigner. L'oubli de cette motivation combien profonde de la vie consacrée conduit à l'obéissance aléatoire.

9. Douceur, beau trait, sourire

S'il est vrai que l'homme en tant qu'esprit et corps communique à travers des paroles et des gestes, les vertus psychologiques et morales que nous venons d'examiner doivent être manifestées, extériorisées de manière adaptée. En spiritualité chrétienne on dirait que la vie chrétienne est une réalité dynamique. Elle tend à se manifester dans les œuvres et dans le style de vie, ou mieux "le comportement extérieur dérive de la vie intérieure et celle-ci implique la transformation du mode de sentir, de juger, de penser, en accord avec le sens du Christ connu dans l'Église (cf. Eph. 4, 22-23)"[19]. Voilà pourquoi le responsable d'une communauté d'Église ne doit être "ni arrogant, ni coléreux, ni buveur, ni batailleur, ni avide de gains déshonnêtes, mais au contraire hospitalier, ami du bien, pondéré, juste, pieux, maître de soi" (Tt 1, 7-8).

Ainsi, dans la personne mûre, la douceur, le beau trait, le sourire sont l'expression spontanée d'un amour mûr, c'st-à-dire oblatif. Chez les responsables de communautés, l'absence de ces trois vertus qui ont une grande valeur de témoignage ne favorise guère le rapprochement les uns des autres. Elle engendre plutôt la peur, les frustrations et l'hypocrisie. Pourquoi aurait-on toujours le visage du vendredi saint comme si le Christ n'est pas ressuscité?

Ma conviction est qu'il n'y a pas d'obéissance authentique sans vraie joie, sans vraie paix dans la communauté religieuse. Il ne s'agit pas de la joie causée par un objet de satisfaction extérieur à soi. Au contraire elle “vient de la communion avec Dieu et avec d'autres hommes, elle n'a rien à voir avec un enthousiasme superficiel, la griserie ou l'euphorie (...) elle saisit l'homme tout entier, ses souffrances inclusivement (...)elle embrasse les autres hommes, elle est une expérience sociale”[20]. La joie vient donc de la communion. Tandis que la paix "vient de l'ordre, de l'accord avec la volonté de Dieu et avec les autres hommes (...) Celui qui permet à l'Esprit saint de pénétrer en ses profondeurs demeure serein, abandonné, libre du souci et de l'angoisse exagérés”[21]. La paix est donc le signe de la conformité à la volonté de Dieu, conséquence de la lutte avec les puissances hostiles à Dieu (cf. Éph 6, 15), et signe de la victoire du Christ.

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Notes:

[1] Fidélité au Christ et à l'Evangile, au charisme du Fondateur et de l'Institut, à la chasteté en vue du Royaume, à la pauvreté religieuse, à l'obéissance religieuse, à la communauté, à l'oraison, à l'Inculturation de la vie religieuse, au témoignage de vie, à la réponse aux signes des temps.

[2] Nous avons toléré des photocopies en circulation tout en mettant en ligne le texte complet sur notre Home page: www.ayaas.net. La plaquette a même été traduite en malgache par les Filles de saint Paul.

[3] Larousse illustré 2004.

[4] http://ayaas.blogspot.com/2006/08/la-fidlit-en-doute.html

[5] GUY J.-C., La vie religieuse, mémoire évangélique de l'Église, Paris, Centurion, 1987, p. 109.

[6] Cf. DE FIORES S., « Itinéraire spirituel », dans DVS, Cerf, Paris 1987, p. 549-564.

[7] BERNARD C. A., Traité de théologie spirituelle, Paris, Cerf, 1986, p. 403.

[8] Cf. Le célibat religieux, Paris, Cerf, 1990, p. 119s

[9] CAMPANINI Giorgio, « Liberté chrétienne », in DVSp, p. 631.

[10] Sur ce point, voir essentiellement MARTINI de, N., Qualcuno mi ha chiamato. Teologia della vita religiosa, 3a ediz., Leumann (Torino), 1990, p. 264-285.

[11] Cf. BOISVERT L., Le célibat religieux, Paris, Cerf, 1990, 119.

[12] Voir le petit Larousse illustré,1990.

[13] Cf. MUSUMBI J.B., Aspirant(e)s à la vie religieuse. Sur les traces d'Eugène de Mazenod, Kinshasa, Baobab, 1995, p. 30.

[14] VANIER J., La communauté, lieu du pardon et de la fête, Paris, Fleurus, 1979, p. 7.

[15] VATA Diambanza, La communauté, lieu de l'accueil mutuel. Vivre en communautés missionnaires apostoliques, Kinshasa, Saint Paul Afrique, 1991, p. 7.

[16] Voir de COUESNONGLE V., "Communauté de vie", in DVS, p. 152-161.

[17] de COUESNONGLE V., "Communauté de vie", in DVS, p. 159.

[18] Sur le besoin d'expression et ses frustrations, voir MALENGE Kalunzu J.-B., Liberté d'expression, coll. Engagement social 7, Kinshasa, Épiphanie, 1993, p. 5-8.

[19] Voir BERNARD C.-A., Traité de théologie spirituelle, Paris, Cerf, 1986, p. 20-21.

[20] MÜLHEN H., “Vous recevrez le don du Saint Esprit”. Le renouveau spirituel, Vol. 1, Introduction et orientation, Paris, Centurion, 1982, p. 190.

21 MÜLHEN H., “Vous recevrez le don du Saint Esprit”. Le renouveau spirituel, Vol. 1, Introduction et orientation, Paris, Centurion, 1982, p. 191.

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